vendredi 24 juillet 2015

Le bâtard

4e de couverture: La vie erratique de Gene, fils de prostituée, qui part sur les routes après avoir assassiné le souteneur de sa mère. Dans sa concision et sa violence Le Bâtard(1929), tout premier roman d'Erskine Caldwell, annonce les grands thèmes qui irrigueront ses oeuvres suivantes et est considéré comme l'un des textes fondateurs du roman noir américain.

La vie est parfois étrange. Pourquoi un auteur passe à la postérité et connait une notoriété perenne, à travers le monde? Et pourquoi un autre auteur, malgré un succès formidable, en son temps, tombe, au fil du temps dans l'oubli? 


Les deux auteurs dont je parle, sont John Steinbeck et Erskine Caldwell. Le premier est entré dans l'histoire de la littérature américaine, avec des romans tels que A l'est d'Eden, Les Raisins de la colère ou Des souris et des hommes: livres qui sont encore lu aujourd'hui par les jeunes générations. 
Le second (Erskine Caldwell), un contemporain de Steinbeck, a lui aussi décrit le monde ouvrier, la misère et les gens du peuple. Malgré la censure qu'à connu ses romans tels que ce Bâtard, ceux ci se sont vendus et ont été lu par millions. Oui, mais, il n'est pas passé à une postérité mondiale, comme Steinbeck. Qui connait Erskine Caldwell et ses écrits? (à part les américains qui doivent forcément savoir qui c'est.) 

La collection Belfond [Vintage] a été créée, dans ce but là (je sais, je le répète à chaque fois que je parle d'un des livres de cette collection, mais c'est important à souligner): faire (re)découvrir aux lecteurs des auteurs et des romans tombés dans l'oubli au fil du temps. Et, j'ai bien l'impression que la directrice de la collection, veut faire connaître Erskine Caldwell, au plus grand nombre, puisque c'est le premier auteur qui va avoir droit à un deuxième passage dans la collection. En effet, en avril 2013, les Editions Belfond publie Le Bâtard, qui sera le 3e livre de Belfond [Vintage]. Et voilà que, deux ans plus tard, dans la 3e saison de la collection, le 17e livre de Belfond [Vintage], sera un autre roman d'Erskine Caldwell: Haute tension à Palmetto (à paraître en novembre 2015). 

En sachant cela, j'ai voulu, tout d'abord lire le premier roman d'Erskine Caldwell pour savoir à quoi m'attendre. Et là, c'est tout simplement une claque monumentale que je me suis prise. Quel roman, mes amis! 
Un roman percutant, amoral, où l'on suit Gene, un jeune homme qui, après avoir tué un homme qui avait bien connu sa mère, une prostituée, revient dans sa ville natale Lewisville, "incognito".
J'ai été déconcerté par ce petit livre: à chaque page, un nouveau fait me faisait écarquiller les yeux. Il se dégage une telle violence dans ce livre, que l'on se demande où tout cela va s'arrêter. Le plus bizarre, c'est que cette violence cache une grande naïveté: les personnages comme Gene ou John font preuve de violence mais comme si tout cela était normal. Certaines scènes m'ont estomaquées comme celle où Gene, dans sa cellule de dégrisement fait la connaissance d'une jeune fille dans la cellule à côté, qui pleure. Il demande au gardien pourquoi ces pleurs: le gardien lui explique qu'il vient de dépuceler cette jeune fille et que Gene peut en profiter également. Ce que Gene accepte. Le gardien fait alors entrer Gene dans la cellule de la jeune femme, pour que celui ci la viole impunément, sans demander son reste (!!). Ou bien celle, où John, pourtant un gentil garçon, va s'en prendre à un nègre, pour une broutille et va carrément le balancer sur la scie, et couper ainsi le type presque en deux. Gene et lui, vont alors "faire une expérience": ils donnent à boire au Noir, (le dernier à le ventre ouvert et les tripes à l'air) et regardent l'eau sortir de son ventre ouvert. Et cela les amuse...car pour eux,un nègre qui se fait tuer de cette manière, est une chose banale: ce n'est pas la première, ni la dernière fois que cela arrivera. Personne ne s'en formalisent (d'ailleurs les autres noirs de la scierie fuient sans demander leur reste quand John prend ce nègre à partie). Puis, il dit à Gene de ramener les morceaux à la femme du noir, en les laissant devant sa porte. 
Dans ce livre, on navigue entre scène horrible de ce genre et d'autres beaucoup plus burlesque: comme l'enterrement du shérif Jim (le père de John) qui est l'un des moments les plus incroyables qui soient, et qui pourraient être drôle, s'il n'y avait pas ce malaise permanent qui flotte. 
Puis, à la fin, le livre devient une sorte de roman fantaisiste. Mais une fantaisie cruelle (à la "Elephant Man") et le lecteur que je suis a été encore plus déconcerté par cette fin rapide et sans joie. 

Malgré le malaise qui m'a parcouru tout au long de ce petit roman, j'ai beaucoup aimé l'écriture d'Erskine Caldwell: elle est âpre, sans fard, percutante, violente, emballée par des dialogues qui fusent et qui font mouche, mais qui font entendre ces voix du Sud qui vous vrillent les oreilles et que vous n'oubliez pas de sitôt. Surtout, Erskine Caldwell ni ne jge, ni ne compatit avec ses personnages. Il raconte la vie de ceux ci sans prendre parti: il est juste l'évocateur d'une époque (les années 30,celles de la crise et de la prohibition), un radiographe de ces vies, qu'il a bien connu et qu'il met en lumière, comme le ferait un journaliste (le style d'un romancier en plus). 

Au final, un petit roman âpre, percutant, et violent qui vous prend aux tripes et qui vous malmène. Un roman puissant qui ne peut laisser indifférent. Le lecteur est bousculé dans ses principes et regardent, fasciné, l'errance de Gene, ce jeune bâtard, qui essaye de vivre dans ce monde de brutes. Le monde n'en ressort pas grandit mais c'est également ça la vie. J'ai été happé par cette plume que je n'oublierai pas de sitôt. Tout comme Steinbeck, Erskine Caldwell fait partie des grands romanciers américains du 20e siècle: avec ce Bâtard, il est même précurseur du mouvement du roman noir américain qui va voir naître les Hammet et Chandler, les futurs grands romanciers de ce genre là. 
Ce n'était que justice de remettre en lumière les romans d'Erskine Caldwell, et c'est aux Editions Belfond à qui l'on doit cette initiative. Merci à eux. 

Merci à Brigitte des Editions Belfond  pour la découverte de cet immense auteur (et pour m'avoir aidé à compléter ma collection "Belfond [Vintage]). 

Erskine Caldwell: Le Bâtard (The Bastard), Editions Belfond (Collection Belfond [Vintage]), 159 pages (avec la postface de Michel Fabre), 1929 (pour l'édition américaine), 1982,(pour la 1ere édition et traduction française), 2013 (pour la présente édition)


2 commentaires:

  1. Tu penses bien que ce roman m'intéresse au plus haut point ! Après avoir cherché à en savoir un peu plus sur Caldwell, j'ai découvert qu'il était marié à Margaret Bourke-White, célèbre photographe dont j'admire le travail (c'est une de ses photos qui est en couverture du 1er numéro du magazine LIFE).

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    1. Merci pour l'info. (Comme quoi, on en apprend tous les jours). J'espère qu'il te plaira quand tu le liras. Pour ma part, il me tarde d'en découvrir d'autres car celui ci m'a fait forte impression.

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