dimanche 12 mai 2019

Le Moi(s) Belfond #3: Les Indifférents

4e de couverture: Ils sont les enfants bénis. Les élus. Ils se surnomment les Indifférents.
Une bande d’adolescents bourgeois mène une existence paisible sur le bassin d’Arcachon. Justine arrive d’Alsace avec sa mère, recrutée par un notable du coin. Elle rencontre Théo, le plus jeune fils de la famille, et, très vite, intègre son clan.
De ces belles années, Justine raconte tout. Les rituels, le gang, l’océan. Cette vie d’insouciance parmi les aulnes et les fêtes clandestines, sous le regard des parents mondains.
Mais un matin sur la plage, un drame survient. Les Indifférents sont certainement coupables.
La bande est devenue bestiale.

En lançant le Moi(s) Belfond, mon intention était de faire découvrir la plus grande diversité possible de cette fabuleuse maison d'édition, que ce soit dans le catalogue étranger (qui m'est très familier depuis 9 ans et dont je possède beaucoup de romans), mais également dans le catalogue français (qui m'est plus étranger). 
Une occasion pour moi de découvrir de nouveaux auteurs et voir ce que Belfond pouvait proposer dans la littérature française. 

J'en avais déjà eu un bel aperçu avec  Yoan Smadja, et son  premier roman "J'ai cru qu'ils enlevaient toute trace de toi",( un coup de coeur monumental), et je voulais en découvrir plus. 

Julien Dufresne Lamy fait parti des auteurs Belfond que j'avais grandement envie de découvrir, sauf que je n'avais jamais osé franchir le pas de l'achat. Il a fallu que j'apprenne que son prochain roman allait faire partie de la rentrée littéraire 2019,pour me pencher sur cet auteur. 

Et j'ai jeté mon dévolu sur son précédent roman Les Indifférents, qui me faisait de l'oeil depuis sa sortie il y a un peu plus d'un an. 

Que dire: Les indifférents fut une claque monumentale. Avec un style sec comme une serpe, des phrases courtes comme des uppercut, j'ai été happé et pris au piège de ce roman énervant, cruel mais passionnant comme un polar. 
Julien Dufresne Lamy dresse le portrait sans concession, d'adolescents et de leur côté le plus sombre et violent. Mais on le sait dès la première page et, c'est consciemment, qu'on se plonge dans ce roman, où l'on sent que les personnages vont nous énerver. 

En fait, tout est résumé dès le prologue: 

Les adolescents sont des adultes en puissance. Incontrôlables et morts de faim.
En bande, ils sont plus forts. Ils cambriolent, font crisser les pneus des bagnoles. Ils se brisent les coeurs et les mains. Mais ils ont le droit. Ils vivent à l'âge transitoire. Leurs pulsions sont animales. Ils sont à part, incapables d'extractions. Le monde est à eux aussi loin qu'on regarde.
On les laissera faire. On les laissera jouer et tuer. L'adolescence est un passage obligé. Une espèce de souveraineté. 
C'est la sombre période de l'indifférence. (p. 9)

Tout est déjà expliqué dans ces premières lignes. 
Et la suite nous indique qu'un drame va se produire lors d'une matinée sur la plage. 
Puis retour en arrière 4 ans plus tôt où on fait la connaissance de Justine qui quitte l'Alsace avec sa mère, pour le bassin d'Arcachon. La jeune fille va faire la connaissance de Théo, le fils du patron de sa mère, qui les héberge. Théo qui va lui présenter sa bande d'amis: Léonard et Daisy,  bande que l'on surnomme "les Indifférents". 

Tout au long du roman, Julien Dufresne Lamy va osciller entre passé et présent, nous délivrant au compte goutte les événements de cette matinée, où se déroule le fameux accident dont les "Indifférents" sont témoins, et le passé de toute cette bande, qui éclaircira le présent. 
C'est diaboliquement mis en scène par Julien qui tient le lecteur en haleine, ce dernier ne pouvant pas faire autrement que de continuer sa lecture pour avoir le fin mot de cette histoire. 

Comme je le disais, c'est un roman sur l'adolescence, ses dérives, ses peurs, ses joies, ses peines, ses insouciances, et Julien a eu la formidable idée, de nous montrer que cette période difficile de la vie, ingrate et cruelle, est la même pour tous. Et pour le démontrer,rien de mieux que de raconter l'adolescence des parents, qui fait écho à celle de leurs enfants, comme un miroir déformant. En effet, à l'aide de flashbachs, l'adolescence de la mère de Justine nous est conté et le lecteur s'aperçoit que celle ci a un lien avec les parents de Théo, l'ami de Justine. En fait, la mère de Justine, n'a pas choisi ce lieu par hasard: elle y passait ses vacances d'été quand elle avait le même âge que sa fille. 
Ainsi, les secrets, et les fautes d'adolescence des parents (et surtout Paul Castillon) se répercutent sur leurs enfants. Et tout cela nous est dévoilé par petites touches, tout au long du roman, remettant les pièces d'un puzzle qui ne dévoilera son image qu'à la fin. 

C'est également un roman saisissant sur la bourgeoisie, et le portrait qu'en fait Julien Dufresne Lamy n'est pas glorieux. Entre secrets, magouilles, arrangements, le lecteur sent monter en lui un dégoût qui va crescendo et qui laisse un goût de bile amer lorsque survient la fin brutale et saisissante du roman. Je vous le dis, le dernier chapitre (avant l'épilogue) a laissé une fureur en moi et une rage au ventre, que j'en ai laissé tomber le livre, tellement j'ai été dégoûté. par tant d'immoralité. 
Il y a peu j'ai lu "L'étincelle" de Karine Reysset, sur le même thème: une jeune fille d'un milieu modeste qui passe un été dans une famille aisée, où tout son monde va s'écrouler. Là où "l'étincelle" avait une lueur d'espoir, ici, elle n'existe pas du tout et c'est un sentiment d'injustice qui nous submerge. 

En refermant le livre, j'ai été pris d'un sentiment de contradiction: je ne pouvais décemment  pas aimer ce livre, ses personnages malsains, qui se comportent comme des bêtes, son absence de morale et son injustice. Ma bonne conscience me disait: "tu ne peux pas aimer ce livre!"...sauf que je ne peux pas faire autrement. J'ai adoré ce livre pour tout ce qu'il représente. Pour sa construction diabolique. Son écriture acérée, haletante et incisive. Pour son côté amoral. Pour son portrait diablement juste de l'adolescence. Pour son sens du suspense. Pour la rage et la colère qu'il m'a fait ressentir au fond de moi. Je ne peux tout simplement pas faire autrement que d'aimer ce livre. 

Au final, un roman percutant sur la période la plus pernicieuse et cruelle de la vie, l'adolescence, montré sans concession par un auteur de génie, qui n'hésite pas à bousculer son lecteur dans le mauvais sens du poil afin de le faire hurler...au risque de se faire détester. Non franchement, chapeau! 
Un auteur que je suis ravi d'avoir enfin pris le temps de découvrir. Un auteur que je vais continuer à lire, c'est certain, avec ses précédents romans, mais aussi ses futurs "enfants de papiers". Un auteur que je vous encourage fortement à lire, si ce n'est pas déjà fait. 















Julien Dufresne-Lamy: Les Indifférents, Belfond, 346 pages, 2018


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