mercredi 8 mars 2017

Celui qui va vers elle ne revient pas

4e de couverture:Shulem Deen a été élevé dans l’idée qu’il est dangereux de poser des questions. Membre des skver, l’une des communautés hassidiques les plus extrêmes et les plus isolées des États-Unis, il ne connaissait rien du monde extérieur. Si ce n’est qu’il fallait à tout prix l’éviter. Marié à l’âge de dix-huit ans, père de cinq enfants, Shulem Deen alluma un jour un poste de radio – une première transgression minime. Mais sa curiosité fut piquée et le mena dans une bibliothèque, puis sur Internet, et ébranla les fondements de son système de croyances. Craignant d’être découvert, il sera finalement exclu pour hérésie par sa communauté et acculé à quitter sa propre famille. Dans ce récit passionnant, il raconte ce long et douloureux processus d’émancipation et nous dévoile un monde clos et mystérieux. Une expérience qui a propulsé l’auteur dans une remarquable carrière littéraire.

La curiosité est un vilain défaut, dit on. Eh bien, je suis fier d'avoir hérité de ce défaut, car c'est la curiosité qui m'a fait aller vers ce livre...et je ne le regrette pas une seule seconde. 

Shulem Deen raconte dans ce roman une partie de sa vie, et surtout celle de son "ouverture au monde" et son parcours chaotique vers ce monde non orthodoxe qu'il ne connaissait pas. 

En commençant ce livre, je savais que la lecture allait être complexe et qu'il me faudrait du temps pour pouvoir y entrer pour tout assimiler. "Celui qui va vers elle ne revient pas" n'est pas un roman qu'on lit seulement pour se divertir. Il demande du temps et de la concentration. Surtout quand, comme moi (et peut-être comme vous), vous êtes étranger au mode de vie et au monde des juifs orthodoxes. Mais, quand en plus, ce monde juifs orthodoxes, correspond à une communauté aussi extrême que celles des Skver, c'est à s'y perdre.
 J'ai souvent été perdu et estomaqué par la vie de Shulem et des siens. Et dire qu'ils vivent à New York(!), mais, c'est un monde clôt sur lui même. La télévision, la radio, les journaux sont interdits (ou considérés comme tels), les mariages sont le plus souvent arrangés (j'ai halluciné en lisant la rencontre entre Shulem et sa future femme Gitty, et surtout la réaction des rabbins devant les questions de Shulem face à son futur mariage.) Car oui, voilà le "problème" de Shulem: il pose trop de questions, et ce, dès le plus jeune âge, ce qui lui vaudra plusieurs fois des réprimandes. 
Tout se passe donc bien, dans la vie de Shulem, jusqu'au jour où il décide d'allumer la radio pour écouter les infos (!): à partir de ce jour, son besoin de savoir et d'apprendre le monde extérieur va être très fort (entre écoute de la radio, les lectures à la médiathèque, l'arrivée d'internet dans la famille) et ses doutes vont commencer à l'assaillir. 

En fait, plus on avance dans le roman, plus celui ci nous ouvre ses portes et devient plus "facile" à lire, comme si Shulem qui se rapproche du monde occidental que nous connaissons, nous  rendais son roman plus proche et plus compréhensible pour nous . On s'attache de plus en plus à lui et on le soutient, dans son parcours. En fait, Shulem et le lecteur, ne font qu'un: chacun fait son chemin pour entrer dans un monde qu'il ne connait pas (un chemin inverse mais pourtant semblable). 

J'ai été scandalisé par certains moments devant la réaction excessive des proches de Shulem (surtout dans les dernières parties qui concerne sa séparation d'avec sa femme et  ses enfants): bien sûr, pour eux il est tout a fait normal de vivre comme ça et de se comporter comme ça, mais j'ai eu l'impression qu'ils vivaient encore au moyen âge. Impensable! Surtout, Shulem va vivre des années sans vraiment ressentir d'amour pour Gitty, la femme qui partage sa vie (ils réussiront tout de même à avoir de l'affection, mais pour ma part, ce n'est pas ça qui fait la vie épanouie d'un couple). 

Alors, on ne va pas se mentir: c'est un roman exigeant qui demande un investissement de la part du lecteur: il faut être prêt à faire ce voyage: le style de Shulem Deen est dense et plein de profondeur (sur un monde qui m'était totalement inconnu, avec des termes yiddish ou des extraits du Talmud qui me sont complètement étranger),mais grâce au travail formidable de sa traductrice, Karine Reignier - Guerre,qui, tout en gardant des mots ou des phrases yiddish, pour qu'on s'imprègne de cette culture et de ce monde , a su retranscrire sa langue à merveille et ainsi ouvrir une porte d'entrée.  

Au final, un roman au style exigeant, qui demande une attention particulière, mais qui, dès la porte franchie ,est passionnant de bout en bout. On suit le parcours initiatique d'un homme qui perd ses convictions et ses croyances,  en s'ouvrant sur le monde qui l'entoure et qui perd tout ce qu'il a connu, parce qu'il était trop curieux, et avide de savoir. Alors, si vous aussi, vous êtes curieux de savoir qui se cache derrière ces juifs orthodoxes (dont on a parfois une image un peu galvaudée), ouvrez le roman de Shulem Deen. Vous en ressortirez différent. 

Merci aux Editions Globe pour ce voyage littéraire fort enrichissant. 

Shulem Deen: Celui va vers elle ne revient pas, (All who go do not return), Editions Globe, 414 pages, 2017


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