lundi 19 mai 2014

Après minuit

4e de couverture: Nous sommes à Francfort, en 1936, et la ville est surexcitée. Partout des banderoles, des oriflammes, les uns ont mis leurs plus beaux habits, les autres leurs uniformes tout neufs. Le Führer vient d'arriver, il prendra la parole à l'Opéra. C'est la fête.
Gaie, vive, jolie, Suzanne Moder a dix-huit ans. Avec ses amies, elle se moque des garçons dans leurs tenues de parade. Amourettes, chansons, discussions passionnées, pourquoi ne pas s'abandonner à ce monde nouveau, enthousiaste et fascinant ?
Mais en réalité, Suzanne a peur. Certains signes l'inquiètent : la police et ses perquisitions, les juifs et leurs regards traqués, les ouvriers qui murmurent...


De livre en livre, la Collection Belfond [Vintage] m'emmène de surprise en surprise. Le roman d'Irmgard Keun en est un nouvel exemple. 
Quel choc! Ce roman est une vrai claque. Il dépeint, en une journée et une soirée de 1936, l'atmosphère de l'Allemagne nazie. 
Lors de ma lecture, j'ai vérifié, à plusieurs reprises la date de parution du livre: 1937 (!). Non,je ne rêvais pas! Ce livre, qui dépeint l'Allemagne nazie, dans ce qu'elle a de plus cruelle, et de plus malsain, a bien été écrit en 1936, et publié en 1937. 

On éteint les lampes qui éclairent la place pour que les troupes de la Reichswehr puissent paraître dans leur beau. Elles ont des casques étincelants, portent des torches enflammées et, au son des musiques militaires, dansent une espèce de ballet. [...] Dans le vaste monde bleu sombre, ces hommes dansent, noirs, tous pareils-sans visage, muets, un ballet d'ombres. J'ai vu dans un documentaire des danses guerrières nègres; elles étaient plus animées, mais la danse de la Reichwehr m'a beaucoup plu aussi. (P.59) 

Nous somme en 1937, quand Imgard Keun  écrit ces mots. 
Elle dépeint avec force et justesse, l'ambiance sombre et délétère de ces années là. Son héroïne, Suzanne, est une femme frondeuse, qui n'a pas froid aux yeux, mais qui parfois, se rend compte trop tard qu'elle a dit quelque chose qu'il ne fallait pas. Comme la fois où elle affirme que le Führer transpire lors de ses discours. Où qu'elle n'aime pas entendre Göering hurler lors des discours, elle a l'impression de se faire engueuler.  Elle se retrouve alors à la Gestapo, dénoncé par sa Tante Adélaïde.

"On en vient maintenant aux choses sérieuses: j'aurai, me dit on, tenu des propos subversifs sur les discours radiodiffusés de Goering et fait sur le Führer des remarques désobligeantes. Je ne suis pas du tout surprise: c'est un sale tour de tante Adélaïde qui a tout manigancé; je l'avais compris depuis longtemps. J'essaie d'expliquer la chose; le fonctionnaire qui m'interroge prend un air grave, sévère. Je me dis que des explications ne feraient qu'aggraver mon cas. Et on me fait signer un procès verbal où je reconnais avoir dit que je ne voulais pas entendre les injures débitées par Goering à la radio. Et j'aurai di aussi que ce qu'il y avait de mieux dans les discours du Führer, c'était qu'il se mettait en sueur." (P.117)

1937!

Irmgard Keun décrit simplement,des jeunes gens, qui sont comme tout le monde, sans qu'il y ait de politique ou de grands héros. Certes, Suzanne et Gerti son amie, sont des femmes libres, qui n'aspirent qu'à vivre leurs vies comme elles l'entendent, d'aimer qui elles ont envie (Gerti tombe amoureuse de Dieter Aaron, un " sang mêlé" (de mère allemande et de père juif) mais ce ne sont pas des femmes engagées. Seulement des jeunes femmes qui vivent leur vie dans l'Allemagne des années 30. 

"Les petits amoureux fermaient les yeux en s'embrassant...Les amoureux s'embrassent presque toujours les yeux fermés. Ils n'ont pas besoin de la lumière extérieure, la flamme qui brûle en eux brille plus claire et plus ardente. Ces enfants amoureux, monsieur Aaron, fermaient les yeux parce qu'ils avaeint ainsi l'illusion puérile que s'ils fermaient les yeux et ne voyaient rien,, on ne pourrait pas non plus les voir. Les enfants croient aux contes et s'imaginent qu'ils peuvent se rendre invisibles." (P.190)

1937!

C'est Heini qui dit ses mots à l'assemblée d'amis, réunis lors d'une fête chez Liska et Algin. Heini, personnage qui m'a un peu exaspéré, par moment, par ses propos...mais qui au final, est probablement le personnage le plus honnête du roman, qui ose dire les choses telles qu'elles sont...et ce sont ces choses là que l'on connait maintenant si bien, mais qu'on ne voulait pas entendre à l'époque. 

Il y a également Algin, le frère de Suzanne, écrivain, dont les romans sont mis sur liste noire par le Parti, et qui n'arrive plus à vivre de sa plume. Car il ne peut pas se résigner à écrire sur le Führer (cela sonnerait faux de toute façon et on le verrait) mais qui, même s'il le dit, ne se résous pas à se suicider. 
Suzanne et Algin, sont les deux personnages qui représentent le mieux l'auteur du livre. Comme Suzanne, c'est une femme libre, qui connaîtra comme Algin, la douleur de  voir ses romans mis sur liste noire. (Elle connaîtra même l'exil. C'est d'ailleurs, en exil, qu'elle écrira Après Minuit. )

Il y a plusieurs scènes dans ce livre qui m'ont frappé (et qui m'ont fait revenir à cette date: 

(publié) en 1937!)

je ne vous en parlerai que d'une seule car ce fut celle qui fut  la plus frappante: le livreur du Stürmer (journal d'extrême droite) rencontre au café, Heini et Breslaüer (Suzanne assiste à la scène). Il dit que le Stûrmer lui a montré la voie par rapport aux Juifs. (Petit détail d'importance: Breslauer est juif) Il dit à l'assemblée être né sous le signe du Lion. Heini déclame alors que Breslauer est né le même mois que le livreur. Ce dernier, est alors ravi de rencontrer un "presque frère" ("Quand deux hommes nés sous le  signe du Lion se rencontrent dans le vaste monde ils sont comme deux frères (P.162) dit le livreur, bouleversé). 
Il déclare avoir inventé un bâton de sourcier, qui détecte à coup sûr les Juifs, bâton qu'il tend vers Breslauer. Alors Suzanne en profite pour mettre son grain de sel: 

"- Et qu'est ce qui arrive-je ne peux pas me retenir de poser la question-, qu'est ce qui se passe quand un homme né sous le signe du Lion est juif?
-Vous êtes jeune, dit l'homme qui me regarde un bon moment d'un air grave, vous ne pouvez pas encore comprendre tout ça. Chez les Juifs, les signes du Zodiaque sont sans action..."
J'ai envie de pleurer: je ne comprends rien à rien et je ne crois pas que je comprenne jamais rien, même quand je serai plus vieille."(P. 164)

1937! 

Cette scène montre très bien que la "Doctrine" national socialiste n'avait aucun fondement et n'était que de la poudre aux yeux. 

Ce roman est une véritable claque, qui m'a hypnotisé. J'ai du mal à exprimer ce que je ressens après la lecture de ce livre (voilà pourquoi j'ai mis en avant des passages du livre pour vous montrer pourquoi ce roman est important). 

Ce qui me frappe surtout, c'est que ce roman, (publié aux Editions Stock, en France, en 1939 (!!) n'ait pas mis la puce à l'oreille aux gens . Peut être parce que ce livre a été, comme les autres romans de Mme Keun, censurés et mis sur liste noire par le régime nazie et qu'il ne fut disponible qu'en 1949, en France, bien après les tragiques événements de la Seconde Guerre mondiale. . C'est bien dommage! Peut-être aurait il pu éviter tout ce qui s'est passé. Malheureusement, on ne peut pas refaire l'histoire. 

Voilà un roman indispensable pour comprendre l'Allemagne nazie, des années 30. Pour comprendre comment un pays comme l'Allemagne à pu être endoctriné et abusé par tout un régime. Un roman qui devrait être tout simplement étudié en classe. Il est le symbole et la photographie d'une époque révolue (?) mais qui a malheureusement existé.
 En lisant ce livre, je me suis surtout rendu compte qu'il faisait écho à notre époque: comment un parti peut, avec de beaux discours patriotiques, qui ne sont que de la poudre aux yeux, faire basculer un pays. C'est à nous d'être vigilants (et des livres comme Après Minuit de Irmgard Keun, peuvent nous aider à mieux voir et à garder notre vigilance en alerte) et de ne pas plonger dans une vague...bleue marine. (Mais, bon, je m'égare un peu...mais parfois, cela fait du bien.) 

En tout cas,il faut absolument lire ce roman. Et voici, un dernier extrait pour vous convaincre (c'est plus parlant qu'un grand discours): 

"A Cologne les hommes ont la langue bien pendue et quand ils ont bu un coup de trop, ils se mettent à discuter politique-des bêtises quoi-,à faire des plaisanteries et des remarques idiotes; ils croient être entre amis. Le lendemain ils vous ont la tête comme une citrouille et quelques envieux, dont les affaires marchent mal, court à la Gestapo ou à une permanence du Parti pour les dénoncer. Maintenant, Suzon, quand je rentre à la maison, je trouve mon Miebes assis à ronchonner dans notre chambre. "Elvire, on est comme dans un camp de concentration. -Comment que je lui dis, tu ne t'en ai pas encore aperçu, on y est tous, tout le peuple, dans un camp de concentration, il n'y a que ceux du gouvernement qui vont et viennent librement." (P.123)

Publié en 1937(!!)

Merci à Brigitte et aux Editions Belfond d'avoir remis en lumière ce roman indispensable. 

Irmgard Keun: Après Minuit (Nach Mittenacht), Belfond (Collection Belfond [Vintage]), 226 pages, 1939 (aux Editions Stock), 2014 (pour la présente édition).





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