vendredi 10 février 2017

Les insouciants

4e de couverture: Billy Lange naît en 1909 sur l’île de Wight, où son père est skipper pour le compte d’un riche baron juif allemand. Enfant, il est fasciné par la fille du baron, l’insaisissable et volontaire Karin von Weinbrenner. Après la Première Guerre mondiale qui contraint la famille Lange à émigrer, le hasard réunit de nouveau Billy et Karin sur la propriété du baron, près de Francfort. Dès lors, au fil des ans, tandis que la société perd ses repères moraux et que l’Allemagne marche vers le second conflit mondial, ils se découvrent des points communs : le jazz, la vitesse, un tenace rêve d’évasion… Et, face à la montée du nazisme, aux traitements infligés au baron et à son entourage, les deux jeunes gens restent taraudés par une même question : faut-il rester ou se résoudre à fuir ?
Entrelaçant les souvenirs de Billy – son enfance anglaise, l’emprisonnement de son père soupçonné d’espionnage, le refuge dans une Irlande secouée par l’IRA, la fuite en Allemagne, l’entre-deux-guerres où se mêlent insouciance et signes annonciateurs d’un nouvel ordre des choses –, Peter Behrens offre un éclairage subtil et une fine compréhension de la « Grande Histoire ». Brillamment construit, profondément émouvant, Les insouciants sont une histoire d’amour, une épopée historique et une réflexion lucide sur la violence de l’Europe du xxe siècle. Un roman magistral.

Voilà un roman fleuve qui nous emporte loin dans le passé, mais aussi dans l'âme humaine. 
J'aime ce genre de roman qui nous raconte les prémisses du XXe siècle (la première guerre mondiale, les années folles, l'entre deux-guerre) avec des personnages tellement humains, qu'on les sent proches de nous. 
Peter Behrens nous ballade allègrement dans le temps et l'espace: pour les voyageurs immobiles que sont les lecteurs:lectrices (de preux rêveurs), ce n'est que du bonheur: on découvre l'île de Wight, où Billy Lange, le narrateur de cette folle histoire, naît, mais également Londres et ses bas fonds, durant la première guerre mondiale, mais aussi l'Allemagne des années folles (qui m'a beaucoup rappelé l'ambiance de Cabaret (qui inspira le nom de mon blog, il y a plus de 7 ans)). L'auteur nous y emmène en les décrivant de manière si vibrante et vivante qu'on s'y croirait. 
Il nous ballade également dans le temps,passant du "présent des personnages" (ici 1938) au passé de Billy, qui traverse tout le roman. De sa vie à Sanssoucis, la demeure des Wenbrenner, où lui et Karin, la fille du Baron,pour lequel le père de Billy travaille comme skipper, vivent, jusqu'à la vie à Londres (où son père, arrêté pour espionnage, est jeté en prison), sans oublier, leur vie à Francfort, dans les années 20/30, à Walden, la demeure du Baron, où Buck, le père de Billy, devient entraîneur de chevaux. 

C'est d'ailleurs, cette partie là, qui m'a le plus captivé je pense (même si j'ai beaucoup apprécié les moments de la vie anglaise et irlandaise de Billy): Peter Behrens nous décrit de manière poétique, mais sans l'édulcorer pour autant, la montée du nazisme en Allemagne et cette montée de violence et de défiance dans la population allemande. C'est tellement rare, de voir décrire cette période où Hitler est arrivé au pouvoir dans des romans qu'il est toujours appréciable d'en découvrir, surtout quand ils sont aussi bien écrit, avec des personnages fort, comme Karin, juive allemande, un peu insouciante, et qui ne se laisse pas marcher sur les pieds   (ou alors je suis passé à côté de ces romans là, s'ils existent). Billy, lui, reste en dehors du temps et de l'histoire, comme s'il était juste le rapporteur de la vie de Karin (en même temps, il présente le roman de cette manière, au début du livre: il raconte la vie de Karin von Wenbrenner, tellement liée à la sienne), ne prenant pas part, ni parti pour qui ou quoi que ce soit. Il le dit lui même, il n'est pas courageux et il le démontre face à des situations dramatiques comme l'arrestation du chauffeur du baron ou sa non confrontation avec Gunter, collègue et partisan du parti nazi. 

J'ai beaucoup aimé les passages en Allemagne, cet entre-deux guerre, qui oscille entre années folles ou la joie et les espoirs sont permis, à coup de cocktails et de musique de jazz (quand Karin travaille pour les studios de cinéma en tant que scénariste et où Billy entre dans l'entreprise IG Farben, comme traducteur) et la terreur la plus totale, quand Hitler arrive au pouvoir et que les SA et les SS déploient leur haine et leur violence dans Francfort et Berlin, (villes évoquées longuement dans le roman) envers les juifs et autres communistes. Tout cela est très bien retranscrit par Peter Behrens et on se laisse emporter dans ce tourbillon de joie et de violence mêlée dans une danse qui, on le sait tous, finira mal. 
Ce qui est appréciable, c'est que l'auteur évite d'écrire un roman sur les deux guerres que ses héros traversent: en effet, ces deux grands événements sont vite éclipsé dans le roman, juste évoqué (la première guerre mondiale est vu de l'Angleterre où l'auteur nous parle plus des conséquences de celles ci, sur la vie des Lange, par l'arrestation et l'emprisonnement du père de Billy, pour espionnage envers l'Angleterre, pour le compte de l'Allemagne; et la 2e est juste esquissé vers les dernières pages du roman) et se focalisant plus sur la période entre les deux. Un très bon point pour l'auteur, car, pour moi, qui est beaucoup lu de romans sur la 2e guerre mondiale, j'ai trouvé cela plus intéressant de découvrir comment ont en est arrivé là. 
Autre point appréciable, Peter Behrens, par l'intermédiaire de son narrateur Billy (qui, j'ai oublié de le dire, raconte et écrit cette histoire vers la fin de sa vie, dans les années 70-80), nous raconte, comment des personnages que Billy rencontre, que ce soit Gunter, Kauffman, l'avocat pour qui il travaille un temps, Constance, sa grand-mère ou ses parents, par exemple, vont finir leur vie et dans quelles circonstances ils sont morts. J'ai trouvé ce côté plaisant, même s'il me laisse quelques réserves sur la fin. 
Car, oui, le seul petit bémol de ce roman, mais qui a son importance, c'est que, à force de balader le lecteur dans les époques, et, en nous racontant la fin de certains personnages, la fin est moins maîtrisé et m'a semblé confuse. Je me suis senti perdu dans les dernières pages et cette confusion à la fin, m'a un peu déçu.J'ai eu l'impression que l'auteur ne savait pas comment  et à quel moment arrêter son histoire.  
Alors, cela n'enlève en rien le plaisir de lecture que ce roman fort et puissant m'a laissé, et me laissera probablement pour un moment. 

Au final, un roman puissant et poétique sur une période de l'histoire européenne et allemande en particulier, celle de l'entre deux-guerre, qui nous montre la violence et la montée de la haine et de ce racisme latent, qui gangrena le XXe siècle et qui risque, malheureusement de pourrir le siècle suivant, si on n'y prend pas garde. Un roman à découvrir, pour mieux comprendre cette période. 

Merci aux Editions Philippe Rey pour ces moments de lucidité, en compagnie d'insouciants.

Peter Behrens: Les insouciants, (Carry Me), Editions Philippe Rey, 528 pages, 2017


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