vendredi 10 septembre 2021

Son espionne royale mène l'enquête

 

Résumé: Londres, 1932.

Lady Victoria Georgiana Charlotte Eugenie, fille du duc de Glen Garry et Rannoch, trente-quatrième héritière du trône britannique, est complètement fauchée depuis que son demi-frère lui a coupé les vivres. Et voilà qu'en plus ce dernier veut la marier à un prince roumain !
Georgie, qui refuse qu'on lui dicte sa vie, s'enfuit à Londres pour échapper à cette funeste promesse de mariage : elle va devoir apprendre à se débrouiller par elle-même.
Mais le lendemain de son arrivée dans la capitale, la reine la convoque à Buckingham pour la charger d'une mission pour le moins insolite : espionner son fils, le prince de Galles, qui fricote avec une certaine Américaine...

Depuis quelques années, le "Cosy Mystery" (ou "Cosy Murder") a le vent en poupe, et ce, depuis le succès d'une certaine enquêtrice du nom d'Agatha Raisin. C'est ainsi qu'on a pu voir débarquer pléthore de séries de livres sur des enquêtrices amatrices qui se prennent pour Sherlock Holmes. 

N'oublions pas cependant que le Cosy Mystery existe depuis bien plus longtemps et que la créatrice de ce genre là est la Reine incontestée du crime Agatha Christie avec sa célèbre Miss Marple. Car, le Cosy Mystery, qu'est ce que c'est: ce sont des enquêtes menée par des femmes qui ne travaillent pas dans la police et qui vont devoir résoudre le plus souvent un meurtre, qui s'est passé dans leur entourage. Ces Cosy Mystery se déroulent souvent dans un petit village anglais...Tout comme Miss Marple, vivant à St Mary Mead, petite bourgade anglaise, où il y a toujours des disparitions ou des meurtres. Quand je vous disais que Miss Agatha avait inventé le genre (c'est probablement pour ça que MC Beaton a nommé son héroïne Agatha, en souvenir de la "Reine du Crime"); 

Comme vous le savez, je suis curieux de beaucoup de choses et je voulais tenter ce "nouveau phénomène littéraire" (même si je l'ai déjà testé en lisant pratiquement tous les Miss Marple d'Agatha Christie). Mais il y en a tellement que laquelle découvrir. En parcourant le rayon policier, mon regard s'est attardé sur la série de Rhys Bowen "Son espionne royale". Elle m'a attiré de par son environnement: en effet, ici, nous sommes à Londres (et pas à la campagne), dans les années 30, avec une aristocrate déchue (ne nous mentons pas, la demoiselle n'a plus un sou) qui fait partie de la famille royale d'Angleterre. Idée saugrenue, mais pourquoi pas. 

Cette série et ce premier tome, furent fort plaisant à lire. C'est cosy (forcément), cocasse et drôle, et très intéressant du point de vue social. Car, voir cette jeune aristocrate sans le sou se démener pour s'en sortir dans le Londres des années 30 est fort drôle. Alors, il est vrai que la famille royale anglaise a une petite part dans l'histoire et leur Histoire est racontée (ici, par exemple, la relation naissante entre le fils du Roi et de la Reine, David, qui entame une liaison avec une américaine quasi divorcée), mais il n'est pas nécessaire de connaître La Famille Royale d'Angleterre sur le bout des doigts pour s'y retrouver. Ces éléments historiques sont souvent connu du plus grand nombre. 

Alors, comme souvent dans ce premier tome, on a une longue mis en place (et je me suis même demandé si une intrigue policière allait avoir lieue dans ce tome, tellement je ne la voyais pas venir), mais celle ci est plaisante à lire, car on découvre la nouvelle vie de Georgiana, à Londres, après avoir entendu une discussion entre son frère et sa femme pour lui arranger un futur mariage avec un prétendant. Elle décide alors de plier bagage pour la capitale et chercher un moyen de survivre dans cette grande ville. 
Et comme souvent, dans ce genre de livre, l'héroïne va se retrouver dans le pétrin et devenir détective par hasard pour sauver sa peau et prouver son innocence. Alors cela ne casse pas trois pattes à un canard, mais c'est fort divertissant. J'ai aimé la personnalité de Georgie, ses démêlés avec la famille Royale, son amitié avec Belinda, les situations parfois impossibles dans lesquelles elle se trouve. On passe un bon moment de lecture, et je pense qu'il ne faut pas demander plus à ce genre de livre. 

Bon, en revanche, j'ai trouvé que la résolution de l'enquête est arrivée brusquement: pour tout vous dire, Georgie n'avait pas encore l'ombre d'un coupable une cinquantaine de pages avant la fin et dix pages plus loin, elle avait trouvée. Youhou! Une longue mise en place avant le grand embêtement pour Georgie, pour une résolution en deux minutes. C'était un peu trop rapide, même s'il y a des révélations que je n'ai pas vu venir. Mais je suis généralement bon public pour les intrigues policières et me laisse souvent porter. Enfin, j'espère que pour les autres tomes, la résolution ne viendra pas à Georgie comme une illumination...et surtout que l'auteure laissera un peu chercher le lecteur pour que lui aussi puisse résoudre l'enquête (comme le faisait si bien Agatha Christie dans ses romans).

Au final, un bon début pour une série drôle, sympathique et intéressante sur l'époque qu'elle raconte (les années 30), avec une héroïne combattante, parfois naïve mais qui essaye de s'en sortir. J'ai passé un bon moment de lecture et je compte bien lire la suite. 

Rhys Bowen: Son Espionne Royale mène l'enquête, (The Royal Spyness), France Loisirs, 341 pages, 2019)



mercredi 8 septembre 2021

Rentrée Littéraire #10: Souvenirs du rivage des morts

Résumé: M. Mizuno coule une retraite heureuse après une vie sans histoire. Du moins c’est l’image qu’il s’applique à donner. Car son vrai nom est Yasukazu Sanso, ancien activiste de l’Armée rouge japonaise ayant déjà tué, et de sang-froid. La rencontre fortuite, à Bangkok, avec un vieux camarade va déclencher la mécanique implacable du souvenir. Comment, en quête d’idéal, s’est-il laissé embrigader dans les mouvements universitaires des années 1960 ? Comment, suite aux dérives d’une faction se livrant à des purges insensées, a-t-il rejoint les camps d’entraînement palestiniens au Liban, dans l’espoir de prouver qu’il est un vrai communiste ?


Dans son nouveau roman, Michaël Prazan va nous plonger dans l'Histoire du terrorisme international des années 70, à travers un vieil homme qui va se souvenir de ses années de jeunesse, quand il faisait parti de l'Armée Rouge Révolutionnaire japonaise. 

Comment vous dire, ce livre fut un véritable parcours du combattant, qui m'a complètement soufflé, tout autant que horrifié devant les actes commis par les membres de cette organisation. D'un style incisif et percutant, fait de petites phrases qui vous frappent en plein visage (l'utilisation de certaines onomatopées représentant le bruits des balles, des bombes, de la pluie, des coups, etc... vous immergent encore plus et vous fait ressentir tout ce que vivent les protagonistes), avec une acuité viscérale qui ne vous lâche pas. 

Heureusement, Michaël Prazan a décidé de construire son histoire sur deux temporalités: celle du présent où on suit M. Mizuno, un grand-père, en vacances avec sa belle-fille et ses petits enfants à Bangkok, et qui rencontre dans l'hôtel où ils se sont installés, un Allemand, une vieille connaissance du temps où M. Mizuno était un terroriste et qu'il s'appelait Yasukasu. Cette rencontre va alors faire resurgir des souvenirs de ce temps là. C'est ainsi qu'arrive la temporalité du passé, qui va revenir sur les années de terrorisme de Yasukazu, de son entrée dans l'Armée Rouge révolutionnaire, lorsqu'il était étudiant, à ses années de terrorisme à travers le monde. 

Alors, pourquoi cette double temporalité est bienvenue? Tout simplement, les chapitres concernant le passé vont être les passages les plus difficiles à lire: l'auteur nous immerge complètement dans cette époque et ne nous épargne rien. Les passages sont d'une telle violence et parfois les actes d'une telle absurdité morbide (je repense à ce qui se passe à Nagano et au passage de l'auto-critique des membres de l'Armée Rouge qui n'a aucun sens et qui tourne au massacre), que le lecteur, passif, tout comme Yasu, se voit démuni et désemparé. L'auteur joue avec nos nerfs, en nous laissant toutefois, respirer et reprendre notre souffle et nos esprits avec les chapitres du présent, qui sont comme des respirations, avant de replonger dans l'enfer. En fait, les cauchemars qui assaillent M. Mizuno, alias Yasukazu, l'auteur nous les fait revivre avec toute la portée psychologique qu'ils comportent. Mais, comme il l'écrit si bien: 

"Certains souvenirs sont comme des bombes à fragmentation. On n'en vient jamais à bout. (p. 157)

Ce livre raconte tout simplement, le chemin vers une certaine rédemption que le personnage principal à recherché toute sa vie. Tout au long du roman, j'ai eu l'impression que Yasu s'est retrouvé embarqué dans cette histoire par hasard et qu'il est devenu terroriste par erreur. Un jeune homme rêvant d'idéalisme qui s'est fait embrigader, et qui fait tout pour retrouver sa liberté. 

C'est passionnant, super addictif par moment, certes il faut avoir le coeur bien accroché, mais je pense que vous serez, comme moi, pris dans l'engrenage de l'écriture hypnotique de Michaël Prazan. La force aussi, c'est que, dès le départ, on sait que Yasu se sort de toutes les situations périlleuses dans lesquelles il va se trouver, mais Michael Prazan sait maintenir un suspense insoutenable qui nous laisse pantois et nous fait tourner les pages afin de savoir comment Yasu va se sortir de cette situation inextricable, et ce jusqu'à l'avant-avant dernier chapitre. 

Il faut maintenant que je vous parle de la fin (sans rien dévoiler, c'est promis): le roman étant construit sur deux temporalités, il fallait bien que ces deux histoires aient sa propre conclusion, celle du passé et celle du présent. Habituellement, la conclusion du passé arrive avant celle du présent. Ici, Michael Prazan a décidé du contraire. Je me suis d'ailleurs fait la réflexion: "tiens, le roman aurait pu se terminer là...oui, mais comme le chapitre précédent, sur le passé, nous laissait sur un suspense insoutenable concernant Yasu, je veux savoir comment il s'en est sorti". Et là, vient le dernier chapitre: celui-ci va nous laisser sur un dernier choc qui nous percute de plein fouet et va nous rester en tête pendant longtemps. En faisant ce choix, Michael Prazan garde la puissance du roman intacte qui laissera une trace dans notre esprit, là, où la fin du présent, si elle était arrivé avec le point final, aurait fait retomber le soufflé. Un choix judicieux. 

Au final, un roman percutant sur le terrorisme international des années 70,qui joue avec nos nerfs, et nous embarque dans un monde que je n'étais pas prêt à découvrir, mais qui m'a scotché avec son style incisif et hypnotique. Ce Souvenirs du rivage des morts marquera probablement cette rentrée littéraire 2021, de par son sujet, mais aussi par la puissance qu'il dégage. En tout cas, je l'espère fortement. Ce roman, et Michaël Prazan, le méritent. 


Merci aux Editions Rivages pour ce voyage dont je ne reviendrai pas totalement indemne. 


Michaël Prazan: Souvenirs du rivage des morts, Rivages, 364 pages, 2021




 


What do you want to do ?
New mail

mardi 7 septembre 2021

Rentrée Littéraire 2021 #9: L'embuscade

 

Résumé: Nuit d’août. Dans la chambre flotte le parfum de Cédric. Un mois et demi que ce soldat des forces spéciales est en mission. Un mois et demi que Clémence attend son retour avec leurs trois garçons.


Au petit matin, une délégation militaire sonne à la porte. L’adjudant Cédric Delmas est tombé dans une embuscade avec cinq de ses camarades.

Aux côtés d’autres femmes, épouses de soldats elles aussi, Clémence se retrouve malgré elle plongée dans la guerre secrète menée par la France au Levant. Avec ces questions lancinantes : que s’est-il réellement passé lors de l’attaque ? Et pourquoi l’armée garde-t-elle le mystère ?

Pour son 2e roman, Emilie Guillaumin continue d'explorer l'univers souvent secret de l'armée, univers que l'auteure connait bien pour en avoir fait partie pendant 2 ans. Seulement, cette fois ci, elle se concentre sur les personnes qui côtoient ces militaires: leurs femmes et leurs compagnes, et parle d'un sujet douloureux: la perte d'un être aimé, mort au combat...mais pas seulement. 

D'habitude, les romans qui parlent de la guerre et de son quotidien, d'état islamique, de Daesh et consort, je fuis comme la peste. Ce n'est pas un sujet qui m'attire outre mesure. Pourtant, avec L'embuscade, j'ai été intrigué par le résumé. Puis, même s'il est question de guerre, ce qui importe plus ici, c'est le point de vue des femmes restées à la maison, dans l'attente, et de cette fameuse visite que personne ne veut recevoir: celle de deux soldats, de bon matin, venus vous annoncer que votre mari est tombé au combat. 

Je dois dire que j'ai été happé de suite par l'histoire. De sa plume directe et addictive, Emilie Guillaumin met des mots sur les différentes souffrances que peuvent ressentir ces 4 femmes à qui on annonce que leur mari est mort au combat: il y a celle qui s'effondre (Myriam), celle qui va de l'avant, (Carine), celle qui ne sait pas où trouver sa place dans ce deuil (Manon, qui doit composer avec les parents de son compagnon disparu) et il y a celle qui refuse de baisser les bras et de vouloir savoir à tout prix ce qui s'est passé (l'héroïne de cette histoire, Clémence). 
Alors, Clémence n'est pas dans le déni: elle sent que Cédric, son mari n'est pas mort et elle se lance, à corps perdu, dans sa propre enquête pour savoir ce qui s'est réellement passé cette fameuse nuit, bravant l'armée qui, comme à son habitude, ne dit pas tout. 

Emilie Guillaumin nous prend par la main, et nous emmène dans les arcanes secrètes de cette grande muette (l'armée) en la personne de Clémence, qui a un pied dedans, mais pas totalement, car, même les proches sont souvent mis à l'écart par l'armée. L'auteure nous instruit sur cette grande inconnue, en nous proposant un suspense maintenu jusqu'à la fin. Honnêtement, j'ai élaboré des théories, et je pensais même avoir raison sur l'une d'entre elle. Eh bien, l'auteure a su me détromper en offrant un final des plus émouvants. 

Non, franchement, belle surprise que cette Embuscade qui nous embarque dans le monde fermé de l'armée. C'est passionnant, addictif, et c'est surtout un beau portrait de femme combative, qui cherchera à tout prix la vérité, pour le bonheur de ses enfants. C'est également le superbe portrait d'un homme (Cédric) qui fera tout pour sa patrie, mais également pour sa famille. En vérité, une belle petite surprise que ce roman,  en cette rentrée littéraire. 

Emilie Guillaumin: L'embuscade, Harper Collins, 295 pages, 2021



dimanche 5 septembre 2021

Rentrée Littéraire 2021 #8: 907 fois Camille

Résumé: C’est l’histoire vraie de Camille, fille de. Pas d’un acteur ni d’un chanteur, mais du proxénète notoire Dodo la Saumure. Depuis l’enfance, Camille compose avec l’absence de ce père occupé par ses maisons closes et ses allers-retours en prison. Camille grandit dans la honte et les secrets de famille avec une seule question : comment devenir une femme dans l’ombre d’un père qui en exploite tant ?
L’expérience de Camille est universelle, car elle illustre la place et le combat de toutes ces femmes aux prises avec des hommes qui les méprisent, les dupent, les utilisent pour dominer et triompher.

C’est aussi l’histoire d’un écrivain, Julien Dufresne-Lamy, qui pour raconter son amie Camille reprend la narration depuis l’origine. Il interroge l’écriture et les souvenirs enfouis de son héroïne en se demandant sans cesse : comment écrire le vrai, la vie d’une autre, l’amitié sans trahir la littérature ?
 

C'est toujours un plaisir de retrouver un écrivain dont on apprécie la plume. Chaque année, Julien Dufresne Lamy revient avec un roman sur un thème social fort. Après les drag Queen (en 2019) avec "Jolis jolis monstres", et la transidentité (en 2020) avec le sublime "Mon père, ma mère, mes tremblements de terre", le thème social abordé ici semble être le proxénétisme. 

Quand je dis semble, c'est que pour moi, le thème central du livre n'est pas vraiment celui là. Bien sûr il est présent mais je trouve que deux thèmes sortent du lot dans ce livre: celui de l'amitié, l'amitié indéfectible entre deux personnes qui s'admirent mutuellement, j'ai l'impression. Et l'autre thème serait pour moi, le rapport à l'écriture et le lien entre fiction et réalité. 

Par rapport à l'amitié, je trouve que Julien donne un superbe visage à cette notion. Le livre qu'il offre à Camille est un bel hommage à leur amitié et un joli cadeau. De plus, il permet à Camille de devenir "éternelle" en la transformant en personnage de roman. Elle n'est plus simplement fille de proxénète (ce qui aurait pu être le cas si ce livre avait été un simple témoignage de sa vie), mais un personnage fabuleux de femme libre et indépendante qui a su s'affranchir d'un père absent, en construisant sa propre cellule familiale avec Thomas, son compagnon, et leur fille Diane. Camille a une telle chance d'être aimé ainsi par Julien, car il lui offre le plus bel écrin qui soit: un beau portrait qui restera gravé dans le temps. 

En parallèle, Julien parle de son métier d'écrivain et son rapport à lui. Il nous fait entrevoir le processus de création et s'interroge sur le lien très fin qu'il y a entre fiction et réalité. Comment faire des éléments de faits divers, un véritable objet de fiction. Julien a toujours mélangé des éléments du réel dans ses romans, et ce dès le premier. Des vrais gens ont toujours côtoyé des êtres de fictions que ce soit dans "jolis jolis monstres" ou "Deux cigarettes dans le noir" (avec le portrait admiratif de Pina Bausch). Julien a toujours su mêler les deux, en faisant disparaitre cette frontière invisible entre fiction et réalité. Sauf qu'ici, le procédé n'est pas  le même: Camille, une vraie personne va se transformer sous les doigts de Julien, en personnage de fiction. Ici, point de personnage imaginaire, mais le processus de création est quand même là, car Julien va faire marcher son imagination en s'emparant avec justesse et empathie, des souvenirs que lui raconte Camille. 

Alors, je dois dire que "907 fois Camille" ne sera pas un de mes "Dufresne Lamy" préféré. Bien sûr, j'ai aimé retrouver la plume bienveillante, douce et précise de Julien, son univers, mais le procédé que j'explique plus haut, m'a un peu sorti de ce livre. J'ai aimé lire ce livre, mais j'ai eu l'impression de plus lire un récit qu'un roman. Le côté journalistique de Julien, qui transparait dans tous ses romans, (je me souviens des informations qu'il donnait sur la transidentité (dans "Mon père, ma mère, mes tremblements de terre") ou sur le monde des Drag Queen (dans "Jolis jolis monstres) a été plus présent et plus visible dans "907 fois Camille". Là où dans ses autres romans, j'ai réussi à m'attacher aux personnages et à l'histoire, ici, le côté réel a plus pris le pas sur la fiction. C'est fort bien écrit et très intéressant, mais je suis resté un peu en dehors, comme le spectateur d'un documentaire. Ce qui n'enlève en rien la qualité indéniable de ce livre. 

Pour finir, je voudrais rajouter que ce livre n'est pas pour moi un livre sur le proxénétisme et sur Dodo la Saumure, en particulier. Il se trouve que ce dernier est le père de Camille, l'amie de Julien, mais il aurait pu en être autrement, et cela n'aurait rien changé au livre, Camille en étant le point central. Le père de Camille est juste une ombre qui traverse le livre et ne fait que passer. En fait, ce livre parle tout simplement des femmes et de leur courage. Le courage de faire le plus vieux métier du monde, commandé par des hommes, le courage d'élever seule son enfant et de lui donner la plus belle vie possible. le courage de se construire sans image paternelle et surtout de s'en détacher pour se construire sa propre cellule familiale. Ce que je retiens de ce livre, c'est que dans l'écriture de Julien se retrouve cet amour qu'il a des femmes. En peignant de ses jolis mots, le portrait de Camille, il rend un hommage à toutes ces femmes qui, même sous le joug des hommes, essaient de s'en sortir et de se montrer fortes. 

En écrivant ce livre sur son amie Camille, Julien Dufresne Lamy continue de se livrer sur son parcours d'écrivain et son rapport à l'écriture, en rendant un hommage à toutes ces femmes courageuses, qui essaient de se construire une jolie jolie vie. 


Julien Dufresne Lamy: 907 fois Camille, Plon, 335 pages, 2021





vendredi 3 septembre 2021

Rentrée Littéraire 2021 #7: Par instant, le sol penche bizarrement

 

Résumé: « Ah, vous traduisez des livres ? Vous faites comment ? Mot à mot ? »

Traducteur : mode d'emploi.

Dans ces carnets décalés et passionnants, le traducteur littéraire Nicolas Richard, capé et renommé, fait l’éloge de ce métier d’artisan, où chaque texte suscite son lot d’interrogations, d’émerveillements pour la langue – aussi bien anglaise que française – et la littérature.
Il propose ainsi un florilège d’énigmes rencontrées au fil de sa carrière, riche d’échanges privilégiés (souvent cocasses !) avec nombre d’auteurs, et invite le lecteur à se questionner, à douter, à enquêter et à s’amuser avec lui.
Are you ready ? Êtes-vous prêt ?


Les traducteurs, ces petites mains de l'ombre, sont, pour moi, des passeurs de mots qui permettent aux lecteurs et lectrices de se plonger dans toutes les littératures du monde et de découvrir un champ des possibles très vaste, et de faire un tour du monde de son fauteuil. Mais au fait, comment font ils pour retranscrire les mots d'un auteur d'une langue étrangère, à la nôtre (en l'occurrence, le français) sans trop le trahir? Comment devient on traducteur? Nicolas Richard, traducteur depuis 30 ans, donne quelques réponses dans ce livre passionnant. 


Tout d'abord, avant de vous donner un avis sur ce livre, je voudrais dire un grand merci à Nicolas Richard. Merci de m'avoir permis de lire l'un des plus beaux romans qui existent et qui m'a bouleversé: "Le temps où nous chantions" de Richard Powers. Ce livre a été un bouleversement dans ma vie. 

Maintenant, passons aux carnets de Nicolas Richard. Je sens que cela va être compliqué de parler de ce livre et surtout de donner envie aux amateurs de lecture, d'ouvrir ce livre. Je vous dis ça après une discussion que j'ai eu avec un ami concernant cette lecture; Quand je lui ai dit ce que je lisais, et de manière assez passionné, il m'a alors posé cette question: Qui ça va intéresser ce genre de livre ? Aïe aïe aïe. 

Alors pour répondre, moi, déjà ça m'intéresse grandement. En effet, je lis beaucoup de littérature étrangère, et anglo-saxonne en particulier:  l'une des premières choses que je regarde à propos d'un livre étranger, c'est le nom du (ou de la) traducteur/trice. Quand je lis un roman étranger, j'ai toujours une pensée pour cette personne de l'ombre qui a retranscris le texte que je lis. Quand j'entends dire par certains personnes qu'un auteur étranger à un style bien à lui, j'ai envie de rétorquer que c'est celui choisi par le traducteur, (même si celui ci essaie de rester le plus fidèle à l'auteur qu'il traduit). Exemple tout bête concernant mon autrice préférée, J.C. Oates. J'ai découvert son univers avec des livres traduits par Claude Seban. Je me suis donc habitué à son style. Eh bien quand je lis un roman de Oates, traduit par une autre traductrice, j'ai l'impression de ne pas retrouver la patte de Mrs Oates. Je ne sais pas si je suis clair dans cette explication

En fait, ce livre pourrait intéresser tous les passionnés de lectures, les passionnés de langues étrangères, et  tous les curieux en général, . 

Mais bon, trêve de bavardage inutile et venons en à ce fantastique livre de Nicolas Richard. Ce traducteur reconnu a commencé à traduire des textes, il y a 30 ans, et il a commencé par hasard, en voulant faire découvrir les poèmes d'un de ses auteurs préférés, Richard Brautigan: les poèmes du monsieur n'étaient alors pas traduit en français. Il décide donc de s'y coller. Et c'est comme ça que tout commence. 

Tout d'abord, ce livre est un véritable jeu.(Un jeu dont Nicolas explique les règles dans une petite introduction. Ah! petit conseil: il est préférable d'avoir une petite base en anglais pour pouvoir jouer à ce "livre jeu", l'auteur parsemant son texte de citations anglaises des romans traduits. Mais attention, pas de panique: un anglais de base niveau collège-lycée, suffit. Car les phrases anglaises que Nicolas Richard parsème dans le livre, sont toujours retranscrites dans leur traduction. Après, il est toujours plus drôle de se faire sa propre traduction d'une phrase et voir au final ce que le traducteur à choisi. Ensuite, vous pourrez comparer avec celle que vous aviez en tête).  Constitué de notices tenues par Nicolas toutes ces années et qui  sont regroupés par auteurs dont il a traduit certains livres, de ses débuts dans les années 90 jusqu'à aujourd'hui, le lecteur se ballade entre les notices et en apprend un peu plus sur les astuces que le traducteur essaie de trouver pour se sortir de petits pièges que peut recéler certains textes. Un traducteur doit être avant tout curieux sur tous les sujets, car il peut les rencontrer dans un livre: par exemple quand un roman parle de pêche et que le traducteur n'y connait rien,  il va alors, se documenter pour savoir de quoi l'auteur parle, pour trouver le bon mot ou la bonne formule en français. Parfois, il va demander l'aide d'une personne qui s'y connait dans ce sujet. Autre exemple, quand il doit traduire un livre qui parle d'un procès ou de politique américaine, il va alors se renseigner sur les arcanes du pouvoir américain pour retranscrire au plus juste le texte et le rendre passionnant pour le lecteur français. Ou alors, directement demander des explications à l'auteur lui-même pour essayer de savoir à quoi il a fait référence. 

Car oui, certaines références d'une culture ne se retrouve pas dans la nôtre. C'est alors au traducteur de chercher une équivalence dans notre pays afin que le lecteur s'y retrouve. 

Parfois, il y a aussi des choix à faire sur certains mots, surtout concernant certains jeux de mots, parfois intraduisible d'une lange à une autre. Il y a aussi le choix de la langue: exemple, dans la notice de James Crumley, auteur de polar noir, Nicolas Richard explique qu'il a utilisé "un argot saturé de crème indigeste, trop sucré, trop grasse", là où il n'y avait qu'un langage familier dans le texte original. Et l'auteur d'expliquer qu'il avait probablement été influencé par les traductions des romans de Chandler et autres auteurs de polars, traduit dans les années 50. (Eh oui, le traducteur fait un choix qu'un autre traducteur ne ferait peut être pas. Et l'exemple le plus frappant est la traduction des premiers tomes de "Game Of Thrones": l'action se passant dans un univers fantasy plutôt médiéval, le traducteur Jean Sola décida d'utiliser certains termes médiévaux pour sa traduction, la rendant parfois complexe à lire pour certains lecteurs, là où George Martin à un langage plus moderne. A partir du tome 5, changement de traducteur. Le nouveau traducteur décide de revenir au plus près du style original et met donc fin à  cette langue un peu médiéval que le premier traducteur avait mis en place). Mais je m'égare encore une fois. Revenons à Nicolas Richard. 

Pour apprécier ce livre foisonnant et riche d'informations, saupoudré d'humour et de situations parfois cocasse, il faut savoir piocher dedans. Oui, j'avoue, je n'ai pas lu ce livre d'une traite car je pense que c'est un  livre qui  se savoure par petites touches. Faites en un livre de chevet et aller piocher des infos au gré de vos envies de découverte. Ou plutôt, après avoir lu un livre de la longue liste des livres traduit par Nicolas (et elle est longue cette liste (en même temps, le monsieur en 30 ans a traduit 120 livres...pour le moment)), prenez le livre et aller lire la notice s'y référant pour apprendre comment Nicolas s'est "approprié" cet ouvrage sans le trahir. 

Ce livre est également une vraie mine d'or pour tous lecteurs de tout horizon et pour tous les genres. Nicolas a traduit du polar, des auteurs classiques comme la correspondance entre Kerouac et Ginsberg, Truman Capote;  des auteurs de polars comme Joe Lansdale, James Crumley. Mais aussi des cinéastes, comme Woody Allen, David Lynch ou Quentin Tarantino (c'est d'ailleurs Nicolas qui est derrière la traduction du livre sorti récemment "Il était une fois à Hollywood") ou des musiciens comme Keith Richards, Leonard Cohen, Bruce Springsteen. Et même Barack Obama! . Par contre Nicolas ne va pas faire du bien à votre porte monnaie, car il donne envie de découvrir les livres qu'il a traduit, le bougre! 

Alors, c'est vrai que je donne peu d'exemple, mais c'est que le livre fourmille d'énormément d'informations et que j'en ai probablement oublié en route. Mais je sais que j'y reviendrai un jour. Quand je vous dis que ce livre est un livre de chevet vers lequel on revient toujours...enfin, pour ceux qui s'intéresse à la traduction d'un texte et est curieux en général. 

Au final, un livre passionnant que j'ai pris plaisir à découvrir. Nicolas Richard a une plume drôle, captivante et un métier des plus intrigants qui l'emmène explorer des univers qu'il ne soupçonnait peut être pas. En tout cas, en refermant son livre, le lecteur en sait un peu plus sur ce métier de l'ombre qu'est celui de traducteur. Un métier passionnant qui a plusieurs facettes et plusieurs contraintes différentes. Comme une contrainte de temps. Une contrainte de temps salutaire car comme le dit si bien Nicolas: 

"Pour la santé mentale du traducteur, heureusement qu'il y a une date de remise du manuscrit- une deadline, comme on devrait ne pas dire. Sinon, je risquerais de passer une vie à essayer de trouver mieux...et je réussirais sans doute, à la fois à trouver mieux et à y passer une vie. La nécessité de devoir conclure, voilà ce qui  sauve le traducteur. (p.282)"

Merci aux Editions Robert Laffont pour cette idée géniale de donner la parole à un traducteur pour nous parler de son métier. Et bien sûr, merci de m'avoir permis de le découvrir. 


Nicolas Richard: Par instants, le sol penche bizarrement, Robert Laffont, 472 pages, 2021








jeudi 2 septembre 2021

Rentrée Littéraire 2021 #6: Et d'un seul bras, la soeur balaie sa maison

Résumé: Lala vit chichement dans un cabanon de plage de la Barbade avec Adan, un mari abusif. Quand un de ses cambriolages dans une villa luxueuse dérape, deux vies de femmes s’effondrent. Celle de la veuve du propriétaire blanc qu’il tue, une insulaire partie de rien. Et celle de Lala, victime collatérale de la violence croissante d’Adan qui craint de finir en prison. Comment ces deux femmes que tout oppose, mais que le drame relie, vont-elles pouvoir se reconstruire ?

Derrière des paysages caribéens idylliques, un intense et poignant portrait de femmes blessées depuis des générations. Renversant de grâce et d’émotions à vif, Et d’un seul bras, la soeur balaie sa maison est un premier roman déchirant qui prouve que l’héritage des traumatismes est tenace, mais pas toujours  irrémédiable.
 

Avec ce titre intriguant qui interpelle (c'est d'ailleurs ce titre qui m'a fait me tourner vers le livre), Cherie Jones propose de plonger son lecteur dans le destin de plusieurs femmes, au coeur des Caraïbes. 

Je dois dire que ce roman est d'une force admirable. Il donne une part importante aux femmes, en racontant le destin de deux femmes Lala et Mira Whalen (que quelques satellites masculins viennent accompagner comme Adan et Tone) qu'un destin tragique va rapprocher. D'un point de départ basique: un cambriolage qui tourne mal, Cherie Jones radiographie le Paradis Caribéen, qui fait rêver de par ses paysages magnifiques mais qui cachent une violence latente, souvent subi par les femmes. C'est bien simple, les hommes sont tous des salauds dans ce livre, à part peut être Tone. 

Les portraits de femmes que dessine l'auteur nous les rend touchantes et les points communs entre Lala et Mira Whalen sont nombreux: leur appartenance à cette île, leur milieu familial (toutes deux viennent d'un milieu modeste, sauf que l'une à mieux réussi que l'autre, mais au final, on s'aperçoit que le destin n'est pas tendre avec elles. Mais les choix qu'elles font vont régir leurs vies, dans le bon ou le mauvais sens, et leur destin semblable peut basculer de manière bien différente, de l'ombre à la lumière, et inversement. 

La construction du livre est des plus captivante: chaque chapitre se concentre sur un personnage, de Lala à Mira Whalen, en passant par Adan, le mari violent de Lala, Tone, ami d'Adan et Lala, Esme, la mère de Lala, Wilma, sa grand-mère. L'auteure alterne ainsi les époques, avec nombre de flashbacks qui éclairent le destin de tous ces personnages, qui vont voir leur vie changer un soir d'été, à cause d'un cambriolage raté. 

Le livre démontre bien que malgré les paysages de rêves, la vie aux caraïbes est des plus violente et brutale, et que derrière les façades des belles maisons de vacances, se cache la misère de ces habitants qui essaient de survivre. L'auteure ne nous épargne rien et c'est le coeur un peu lourd que l'on suit Lala, Esme, Mira Whalen et Wilma. Ces femmes courageuses qui malheureusement font souvent les mauvais choix dans leur vie, et surtout en ce qui concerne les hommes; J'ai souvent été en colère contre ces hommes qui se croient tout permis. 

Le titre intriguant du roman "Et d'un seul bras, la soeur balaie sa maison", trouve sa signification dès le prologue du livre. Elle provient d'une légende que Wilma raconte à sa petite fille, pour la mettre en garde contre les hommes et les choix qu'elle pourrait faire et regretter. 

Au final, un roman fort intéressant sur le destin de plusieurs femmes de générations différentes, qui vont devoir vivre avec leur choix. Un roman brut, et violent qui montre un visage des caraïbes fort différents de celles des cartes postales. De forts jolies et poignants portraits de femmes qui ne pourront pas vous laisser indifférents. Fort troublant. 


Cherie Jones: Et d'un seul bras, la soeur balaie sa maison, (How the one-armed sister sweeps her house), Calmann Levy, 364 pages, 2021





samedi 28 août 2021

Rentrée Littéraire 2021 #5: Campagne

 

Résumé: « Quoi que l'on fasse, de quelque partie que l'on vienne, le village se cache, ne se montre pas de loin. C'est un village tout plié sur lui-même, en boule la tête dans le cul, comme un chat endormi. Au milieu coule une rivière. C'est-à-dire qu'elle était au milieu, avant qu'il soit désaxé, le village, étendu vers le sud pour les nouvelles constructions. Ici, au village, on en trouve comme cela, qui disent à présent qu'il faut sauver la Terre. Sauver la Terre, je veux bien moi, mais qui nous sauvera, nous ? »


De jeunes citadins, pétris de certitudes, se sont installés dans un village de la France profonde afin d'y organiser une « grande fête participative ». Entre eux et les paysans, le choc est inévitable, le drame annoncé

Le 2e roman de Matthieu Falcone parle d'un sujet dans l'air du temps: le retour à la nature et à la terre, avec en fond la confrontation entre les gens issus de la terre depuis des générations et les citadins qui font ce retour à la terre. 

Campagne (qui donne son titre au roman) est probablement le lieu où se déroule l'histoire. (une commune en Dordogne se nomme bien Campagne) Un lieu où il doit faire bon vivre et où la vie se déroule paisiblement...enfin, ça c'était avant que des citadins décident de s'y installer pour retrouver le goût et le besoin de la terre comme Julien ,le jardinier poète, ou Cédric, le scientifique qui est venu vivre dans ce village avec femme et enfant pour se reconvertir dans le Bio. Puis, il y a aussi les gens du pays comme Le Fou, la soixantaine qui a un pied bot et qui se retrouve régulièrement au bar du village tenu par François, un petit gars venu de la ville également, où il boit avec son ami Robert, le narrateur de cette histoire. 

Dès les première pages, j'ai aimé entendre la voix de ce narrateur bienveillant qui nous raconte sa campagne et ces habitants. Tous ont quelque chose d'affectueux en eux, que ce soit Le Fou, Julien, le poète jardinier, Cédric et sa femme Martha, qui décident d'élever leurs enfants loin de l'Education Nationale, et même Méline, jeune mère célibataire un peu paumée mais qui essaye de faire tout son possible pour son fils, même si elle voudrait du temps pour elle. 

Matthieu Falcone dresse le portrait de ce nouveau monde rural qui a vu débarquer des gens de la ville qui rêvaient d'un retour à la nature, qui ne pensent qu'écologie, et le vivre ensemble, sauf que derrière tout ça se cache surtout de la pensée un peu moralisatrice et de l'individualisme. L'auteur aurait pu saupoudrer son roman de cynisme sauf que son narrateur, Robert, à la bienveillance chevillée au corps et ne juge pas autrui. Alors, attention, ce n'est pas le pays des bisounours et les petites piques sont parfois lancées par Robert. En fait, ce livre est plein de lucidité sur cette nouvelle campagne qui voit s'affronter deux mondes: le monde rural installé depuis plusieurs générations et qui a toujours cultivé la terre, et les citadins, souvent jeunes, venu s'installer dans ces campagnes pour retrouver une vie saine. Sauf que ces deux mondes n'arrivent pas forcément à coexister. 
Le roman déroule le fil des saisons tranquillement en nous dressant le portrait de ses personnages jusqu'à cette fameuse fête du partage qui va tout changer à jamais. Et je vous assure que même si je m'attendais à l'évènement tragique qui arrive vers la fin du roman, j'ai été tout de même estomaqué. Puis,  ce final frustrant qui laisse un goût amer en bouche, même après avoir fermé le livre.

Campagne est un roman charmant de par ses personnages sympathiques comme Robert, le Fou, Cédric et Martha, mais qui se dirige vers un drame cruel et frustrant de par sa non recherche de vérité, même si au final, en y repensant, je me dis que la vérité n'est pas si importante à révéler. Un roman sur le monde rural d'aujourd'hui criant de vérité qui m'a laissé un goût amer dans la bouche, bien après avoir refermé le livre. 

"De nos jours, on a une vision fantasmée de la nature, de ce qu'on s'en est trop éloignés. Quand je dis on, je parle pour la plupart, qui vivent là haut dans les villes. On imagine les forêts comme des lieux qu'il faudrait laisser vierges de toute mains d'homme. On prétend que la nature n'a pas besoin de nous. Mais si nos forêts partent en fumée, c'est parce qu'on les laisse pousser sans les soigner. [...]on veut aussi interdire la chasse, sans se rendre compte que les chasseurs nous délivrent du gibier qui broutent nos arbres, qui se frotte aux jeunes troncs et, finalement les assassine. On voudrait les loups et que les bergers s'en aillent, parce qu'ils font du mal aux petits agneaux. On dit que c'est pour la nature, maison juge tout par rapport à nous. Comme si les bêtes pensaient de même que nous. (p.66-67)

Matthieu Falcone: Campagne, Albin Michel, 299 pages, 2021