dimanche 27 février 2022

Leurs enfants après eux

 

Résumé: Août 1992. Une vallée perdue quelque part dans l’Est, des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a quatorze ans, et avec son cousin, pour tuer l’ennui, il décide de voler un canoë et d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence.


Il était temps que je sorte le "premier roman" de Nicolas Mathieu de ma PAL. Un roman qui fit du bruit lors de sa sortie et que j'ai laissé trainer sans trop savoir pourquoi. 

C'est après avoir vu Nicolas Mathieu dans plusieurs émissions la même semaine, pour la sortie de son nouveau roman "Conemara",  que je me suis dit que c'était un signe: il fallait que je découvre sa plume. 

Voilà un roman qui m'a parlé dès ses premières pages. Il a fait remonter en moi tous mes souvenirs d'adolescent. Alors, certes, je n'ai pas eu une adolescence aussi mouvementée qu'Anthony, mais tout ce qui l'entoure m'était familier: le fait de vivre dans une petite ville qu'on a envie de quitter, les références télévisuelles (comme "Santa Barbara" que regarde Hélène, la mère d'Anthony ou les musiques comme Nirvana, Gloria Gaynor, ou NTM, que l'auteur parsème dans le roman. Ou bien les évènements de la vie sociale et politique, toute cette époque m'a parlé, car c'est la mienne. 

Dans ce roman construit intelligemment tout en ne perdant pas le lecteur (comme dans un précédent roman que j'ai lu et qui sautait les années d'une partie à l'autre), nous suivons donc, Anthony, ado de 14 ans (en 1992), sur 4 étés qui vont chambouler sa vie. Sa vie qui va être liée à celle d'Hacine, un jeune beur des cités, petit trafiquant de drogue, qui va s'inviter à une fête à laquelle il n'est pas convié et qui va en profiter pour voler la moto du père d'Anthony. Ce vol de moto va être le point de départ d'une danse dangereuse et macabre qui va se conclure quelquefois dans la douleur. 

Alors, ce n'est pas joyeux et la région de l'est, en pleine désuétude et rempli de désillusion, qui sert de décor au roman n'est pas là pour aider. Mais, on s'attache tout de même à ses personnages que l'on va suivre sur 8 ans, puisque les sauts dans le temps seront tous de deux ans; l'action se passera toujours l'été et se terminera par l'été 98, un fameux été de coupe du monde qui pourrait redonner de l'espoir. Ces sauts dans le temps auraient pu être périlleux, mais l'auteur nous tient par la main et nous raconte dans des flashbacks, ce qui s'est passé pour les protagonistes durant les deux ans écoulés. Ainsi, le lecteur n'est pas perdu. 

Le fait également que les personnages ne soient pas nombreux aident beaucoup: en effet, nous suivont à peine une dizaine de personnages: Anthony et ses parents, Hacine et son père, Stéphanie, la jeune fille de bonne famille qu'Anthony aimerait bien baiser, et le cousin d'Anthony (qui ne sera jamais nommé) qui traine tout le temps avec lui. 

Pendant toute ma lecture, j'ai tenté de comprendre le titre du livre et c'est en arrivant à la fin, que la lumière s'est faite: Anthony, Hacine et la jeune Steph ne veulent pas reproduire la vie moyenne et sans relief de leurs parents, cherchant à  quitter ce lieu où le travail à déserté (La fermeture des usines qui faisaient la fierté de l'est de la France est une ombre permanente du livre)...sauf que la voie qu'ils prennent est la même que leur parents. C'est une constatation amère que l'on peut faire à la fin du roman, même si la fuite en avant d'Anthony peut ressembler à un espoir.

Vraiment, voilà un roman que j'ai beaucoup aimé découvrir, avec des personnages paumés auxquels on s'attache parfois avec étonnement. Un roman qui raconte la France d'une certaine époque (celle de la désillusion, même si l'espoir renaît avec une certaine coupe du monde de foot, pour un temps seulement). Une agréable surprise qui me donne l'envie de renouveler l'expérience avec son roman "Conemara". "Les enfants, après eux" a mérité son Goncourt et je vous encourage vivement à le dévorer à votre tour...mais peut être est ce déjà fait. 


P.S. Parfois, des artistes peuvent s'inspirer les uns des autres. C'est ce qui est arrivé avec le roman de Nicolas Mathieu. Un jeune artiste talentueux du nom de Tim Dup a écrit une chanson après la lecture de ce livre. Cette chanson, qui s'intitule "Après eux" résume très bien le livre, en plus d'être un très beau titre. 




Nicolas Mathieu: Leurs enfants, après eux, Actes Sud, 426 pages, 2018




vendredi 11 février 2022

La fortune des Rougon (les Rougon Macquart T1)

 

Ah Zola, Zola, Zola! Il y a déjà quelques années que j'ai envie de me plonger dans sa série des "Rougon Macquart". Pourtant, Zola, j'en gardais un mauvais souvenir et je m'étais dis, "plus jamais je le lirai!". J'étais adolescent. 

Pour bien comprendre mon ressenti de l'époque, il faut que je vous raconte une petite anecdote: c'était l'année de la seconde au lycée, dans les années 90 (il faut savoir qu'à cette époque déjà ,les classes étaient surchargées, montant à près de 35 élèves par classe...sauf que dans cette classe de seconde, dont je faisais parti, nous étions seulement 20 élèves). Notre prof de français, madame Marie, avait prévu de nous faire étudier ce cher Emile. Vu le nombre d'élèves dans la classe, elle eu l'idée de nous faire étudier la saga des Rougon-Macquart en entier: la saga comptant 20 tomes, notre classe, 20 élèves, c'était plus que faisable. Et voilà que chaque élève se retrouva à étudier un tome de la saga.  Bien sûr, nous n'avons pas eu le choix du tome (sinon tout le monde aurait lu et fait un exposé sur "Germinal"! Non, il n'y a eu qu'un veinard qui eu cette chance). Notre prof pris ainsi la liste des élèves et le premier de la liste étudia "La Fortune des Rougon", le 2e, "La Curée"...jusqu'au dernier qui devait lire et exposer "Le Docteur Pascal". 

C'est ainsi que j'ai eu la malchance de tomber sur "Le Rêve"(l'histoire d'Angélique Rougon" si mes souvenirs sont exacts).Et là ce fut un véritable calvaire, pourtant le livre est court. Mais il ne se passait rien dans ce livre, les descriptions de Zola à n'en plus finir finissant de m'achever. Je n'ai aucun souvenir de l'exposé que j'ai proposé de ce livre. Je ne garde en tête que mon ennui face à cette lecture qui me fit dire: "ZOLA? PLUS JAMAIS!'

Mais le temps à passé, et ce désir de lire Zola est revenu, et surtout la curiosité de  découvrir la série des Rougon Macquart. Puis, comme la découverte de Balzac l'année dernière fut une belle surprise (je continuerai d'ailleurs ma découverte de la "Comédie Humaine" cette année), je me suis dis que les classiques me faisaient moins peur et que je pouvais me lancer. 

C'est ainsi que j'ai pris l'initiative de profiter de la sortie de la "Collection Emile Zola" chez Hachette pour me lancer dans l'aventure. Ce ne sera donc pas la seule série des Rougon Macquaart que je m'apprête à lire mais l'oeuvre complète de Zola.

Et voilà que l'aventure commence avec le premier tome des "Rougon Macquart", "La Fortune des Rougon". Alors, je sais, on peut lire les livres de la saga dans le désordre (d'ailleurs, je lirai probablement cette saga dans l'ordre que l'auteur à mis en place) mais je pense qu'il est tout de même important de commencer la saga par ce premier tome: en effet, celui ci pose les bases de la famille Rougon Macquart en nous présentant celle qui en est la génitrice, Adélaïde Fouque, jeune fille de 18 ans, qui se marie avec un paysan du nom de Rougon, qui lui donnera un fils, Pierre, puis, devenu veuve, elle se mettra en ménage avec un braconnier alcoolique et violent Macquart qui lui donnera deux enfants illégitimes: Antoine et Ursule. 

C'est ainsi que ce premier tome, qui a pour toile de fond le Coup d'Etat du 2 décembre 1851, voit le conflit qui va se mettre en place entre Pierre Rougon, bourgeois ventripotent, avide de pouvoir et Antoine Macquart, fainéant patenté, qui hait cordialement son demi -frère. Et au milieu d'eux, se retrouve le jeune Silvère et la petite Miette, sa fiancée, qui vont se trouver mêlés à la révolte. 

Voilà, ce qui s'est passé avec Balzac, se reproduit avec Zola: j'ai adoré ce premier tome! Alors, bien sûr, c'est un tome d'introduction où l'action se déroule sur une semaine, un tome de présentation où l'auteur s'amuse avec des retour en arrière pour nous conter la génèse de tous ses personnages qui vont apparaitre pour certains dans d'autres livres: c'est ainsi que l'on apprend que Pierre se marie avec Félicité, avec laquelle il aura 5 enfants: 3 garçons, Eugène (que l'on retrouvera dans le 6e tome), Pascal (qui sera le fameux Docteur Pascal du 20e et dernier tome de la saga) et Aristide ("héros" du 2e tome: La Curée) et 2 filles (dont j'ai oublié les prénoms puisqu'elles ne sont qu'évoquée). Pierre et Félicité font partie de la caste de ces petits bourgeois avides de pouvoir: ils sont abjects et je n'ai pu que les détester. D'ailleurs, Zola peint un portrait catastrophique de cette famille Rougon, qui vont s'enrichir dans le sang. 

De l'autre, nous avons Antoine Macquart, demi-frère de Pierre, qui se retrouve envoyé en service et qui revient de la vie militaire sans le sou et qui apprend que son frère à pris toute la fortune de leur mère, Adélaïde. Antoine, c'est un fainéant, tout aussi détestable que son frère. Il se marie pour que sa femme et ses enfants travaillent à sa place tandis que lui ne fait rien. Parmi ses enfants, on découvrira Gervaise (la fameuse héroïne de "L'assomoir" qui donnera naissance entre autre à Etienne et Jacques qu'elle a eu avec un certain Lantier (Etienne qui sera le héros de "Germinal" et Jaccques "de "La Bête humaine"). (Quand je vous disais que la lecture de ce premier tome est primordiale en première lecture de la saga pour comprendre les tenants et les aboutissants des autres volumes). 

Ce roman aurait tout de détestable s'il n'y avait pas Silvère et Miette, le petit couple qui ouvre le roman lors de la nuit du coup d'Etat, à Plassans. Leur histoire d'amour raconté dans les chapitres I et V est une bouffée d'air frais et un véritable bonheur teinté de romantisme (dans ce qu'il a de plus beau et de plus tragique également) délivré par la plume poétique de Zola, qui est un véritable enchantement. C'est beau, c'est émouvant et cela nous change des êtres détestables que l'on croise autour d'eux. 

Cependant, le côté politique du roman ,avec les réunions au salon jaune, le coup d'Etat, sont aussi passionnant à découvrir. Malgré leur détestabilité, la famille Rougon est des plus passionnantes à suivre. En fait, je ne me suis pas ennuyé une seule minute dans cette histoire. Elle décrit parfaitement une époque (celle du Second Empire) et pour un passionné d'Histoire comme moi, c'est un plaisir décuplé (même si ce n'est pas ma période préférée de l'Histoire). 

Non, vraiment, c'est une formidable surprise que ce premier volume avec un final qui m'a fait frissonner et qui me donne envie de continuer la saga. Ce sera avec le 6e tome "Son Excellence Eugène Rougon" qui reviendra sur le parcours du fils ainé de Pierre et Félicité Rougon. (enfin lecture qui se fera quand il sera en ma possession). 

Ah Zola Zola Zola! Vous m'avez fait souffrir et soupirer quand j'étais un jeune adolescent. Vous me faites rêver et frissonner de plaisir aujourd'hui. Espérons que la suite de l'aventure soit aussi bien. Je croise les doigts. 


Emile Zola: La Fortune des Rougon (Les Rougon Macquart, T1), Hachette, 226 pages, 1871(édition originale), 2022 (pour mon édition)

 



La mort sur ses épaules

 

Résumé: A Lynch, en Virginie occidentale, les gens qui n'ont pas déserté la petite ville vivent dans la pauvreté, voire le dénuement. Il y a peu d'emplois et toute la communauté est sous la coupe de Ferris Gilbert, le cruel patriarche d'une famille de criminels, qui fait régner la terreur.

Lorsque Jason Felts, travailleur social qui a la particularité d'être nain, est chargé d'assister l'un des frères Gilbert, détenu à la maison de redressement pour possession de stupéfiants, Ferris y voit l'occasion de faire passer en fraude un dangereux colis à son jeune frère. Ferris Gilbert menace aussi Terry Blankenship, un jeune homme pauvre qui a fui la maison familiale pour vivre dans les bois avec le garçon dont il est amoureux.


Jordan Farmer nous propose avec son premier roman, "La mort sur ses épaules" un polar âpre, noir et poisseux, comme peut l'être le Sud des Etats Unis, lieu de l'intrigue de ce roman. 


Jordan Farmer fait le portrait de personnages paumés sans but dans la vie, vers lesquels on pourrait se sentir éloignés. Mais l'auteur arrive à en rendre certains attachants comme Terry, jeune homosexuel, shooté du matin au soir et qui, pour s'en sortir, est obligé d'accepter la sale besogne que lui a confié Ferris Gilbert, le mafieux du coin, afin de se sortir de ses galères, ou encore Huddles Gilbert, le frère de Ferris, qui se retrouve incarcéré après avoir été pris en possession de drogue. 


Ce qui fait que j'ai été captivé par ce roman, c'est sa construction: une construction en puzzle qui sombre progressivement dans la désolation, au point de nous faire peur devant l'issue inéluctable du roman, qui va fatalement vers une impasse où le happy end serait oublié. Ce qui est difficile a accepté en tant que lecteur quand on s'est pris d'affection pour des personnages comme Terry ou Huddles. 


J'ai toutefois ressenti comme un petit coup de mou dans la 2e partie (celle consacré à Jason, le conseiller de la prison où est enfermé Huddles). Ce dernier, atteint de nanisme (j'ai d'ailleurs eu beaucoup de mal à me représenter le personnage, ne sachant pas à quel point il pouvait être petit par rapport aux autres personnages du roman). Alors, son histoire n'est pas intéressante, mais j'étais tellement pris avec celles des deux garçons, Huddles et Terry, que j'ai eu un peu de mal à les mettre de côté durant cette 2e partie. 


Mais bon, ce n'est qu'un petit bémol car, passé cette partie, le roman repart de plus belle. Un roman noir qui ne ménage pas ses rebondissements dont certains m'ont surpris. La brièveté du roman y est peut être pour quelque chose: ainsi, l'auteur va à l'essentiel et ne passe pas des pages à faire hésiter ses personnages. 

Puis, vient la fin du roman: une fin que j'ai trouvé mélancolique, tout comme la ville de Lynch et ses habitants, qui se meurent à petit feu, comme si ceux ci étaient des condamnés en attente d'une mort prochaine. 


Au final, un petit polar rural surprenant qui a su me conquérir par son ambiance: celle d'un Sud Etasunien en déliquescence où chaque personnage essaie de trouver une porte de sortie, quitte à risquer leur vie. 




Jordan Farmer: La mort sur ses épaules, (The Pallbearer), Rivages, 287 pages, 2022











samedi 22 janvier 2022

L' enfant-rien

 

C'est l'histoire d'un petit garçon qui attend. Qui attend que son père rentre. Sauf qu'il n'arrive jamais et c'est seulement le père de sa demi-soeur Isabelle, qui vient chercher celle ci chaque week-end. 

Mais voilà qu'un jour, leur mère a un acident et la vie d'Adrien va changer, ainsi que son foyer. Comment trouver sa place dans une famille qui n'est pas la vôtre? 

Nathalie Hug, autrice avec son mari Jérome Camut de romans policiers nous livre avec cet enfant-rien, un petit roman d'une puissance émotionnelle phénoménale. Elle se met dans la peau de ce petit garçon qui voudrait seulement être accepté, et savoir qui est son père et pourquoi il n'est pas avec lui et sa mère. 

Je vous assure qu'on ne ressort pas indemne de ce petit livre. De son expérience dans le polar, Nathalie Hug en a conservé le style, puissant et sans concession, qui fait de ce roman une histoire qu'on se prend comme un uppercut en plein coeur. Je défie quiconque de ne pas être bouleversé par la voix du petit Adrien, qui se retrouve de plus en plus seul avec sa mère et qui va se lancer dans une enquête pour tenter de trouver l'identité de ce père absent. Puis, plus on avance et plus on entre dans une angoisse qui ne nous quittera pas jusqu'à un final totalement impensable: un twist final digne des meilleurs polars qui m'a laissé complètement pantois. 

Avec ce premier roman en solo, Nathaalie Hug plonge dans l'enfance d'un petit garçon en manque d'amour qui va vous transpercer le coeur. C'est émouvant, percutant. En deux mot, totalement bluffant! 


Nathalie Hug: L'enfant-rien, Le livre de poche, 119 pages, 2011




mercredi 19 janvier 2022

Le bal des ombres

 

Résumé: 1878, Londres. Trois personnages gravitent autour du Lyceum Theatre : Ellen Terry, la Sarah Bernhardt anglaise; Henry Irving, grand tragédien shakespearien, puis Bram Stoker, administrateur du théâtre et futur auteur de Dracula. Loin d’une légende dorée où tous les pas mènent vers la gloire, la destinée de Bram Stoker se révèle un chemin chaotique mais exaltant.


Avec ce Bal des ombres, Joseph O'Connor rend un vibrant hommage au père de Dracula, Bram Stoker (en y mêlant également deux autres grandes figures anglaises, Ellen Terry et Henry Irving) dans un récit follement gothique et baroque à souhait. 

Il y a un moment que je veux découvrir les histoires de Joseph O'Connor (deux de ses livres peuvent en témoigner puisqu'ils attendent depuis quelques années d'être lu par le chroniqueur de ce billet). Et finalement, c'est avec son dernier livre que je le découvre. 

Je dois dire que ce livre m'a déconcerté à son début. J'ai mis une quarantaine de pages à savoir dans quoi je m'embarquais, l'auteur prenant un malin plaisir à mélanger les époques et les différentes écritures stylistiques, passant de lettres aux extraits de journaux intimes. Il a fallu l'arrivée de Stoker au Lyceum, théâtre londonien récemment acheté par Henry Irving, grand comédien Shakesperien pour me laisser aller. Ensuite, je n'ai pu que me laisser porter par la plume poétique et envoutante de Joseph O'Connor. 

Quelle idée géniale de la part de Mr O'Connor d'avoir fait le choix de "copier" son personnage Bram Stoker dans la façon de raconter les aventures londoniennes de l'écrivain, en interaction avec Henry Irving, et Ellen Terry, entre autres. En effet, L'auteur s'est inspiré de "Dracula" dans ses références, mais aussi dans sa forme, puisque le texte est composé, essentiellement d'extraits du journal de Bram Stoker (alors probablement  inventé par Joseph O'Connor, puisque nous sommes ici dans une oeuvre de fiction, et non pas  une biographie) et de lettres (pour ceux qui l'ignorerait, Dracula est un roman essentiellement épistolaire entremêlé de journaux intimes des protagonistes). Mais les références ne s'arrêtent pas là, puisque Joseph O'Connor citent les protagonistes principaux du roman de Bram Stoker, Jonathan Harker (qui ici est un jeune dessinateur qui signera les décors des pièces montées par Irving) et Mina (qui, dans Le bal des ombres est justement une ombre, un fantôme qui erre dans les hauteurs du Lyceum (dans ce fameux "antre de Mina" qui fait peur à beaucoup de monde et dans lequel Bram Stoker va se réfugier pour écrire). Sans oublier évidemment, le comte Dracula, qui doit être représenté dans le roman par le personnage réel et fictif à la fois, Henry Irving, propriétaire du Lyceum, ogre magnifique qui rend la vie impossible à ses subordonnés. 

Alors, faut il avoir lu Dracula pour lire ce livre? Non, pas obligatoirement, mais l'avoir lu est un petit plus car le lecteur peut alors s'amuser des références qu'il découvrira au fil de sa lecture. 

Qu'est ce que j'ai aimé l'ambiance de ce livre, retrouver l'intérieur d'un théâtre, le Londres de la fin du XIXe, l'ambiance sombre et gothique de ce livre, encore plus renforcé par la peur qui s'insinue dans la population depuis qu'un fameux Jack l'Eventreur sème la terreur dans les rues (d'ailleurs, Bram nous entraine dans ses ruelles tard dans la nuit, nous faisant frissonner au moindre bruit). C'est également un livre sur la création littéraire et le fait de ne pas être reconnu de son vivant, car, comme beaucoup d'écrivains de son temps, Bram Stoker, ne vit pas de sa plume et se résigne à travailler dans ce théâtre en tant qu'administrateur. Ses relations avec sa femme, Florence, s'en ressent un peu. (Pourtant, c'est elle qui se battra pour les droits d'auteurs de son mari en intentant un procès à la société de film qui produisit "Nosferatu", très inspiré par Dracula, en leur intentant un procès et établissant ainsi la protection des auteurs avec ces fameux droits d'auteurs. C'est ce qu'explique Joseph O'Connor à la fin du livre en lui adressant également ses remerciements). 

Si je ne devais avoir qu'un bémol, ce serait pour la dernière partie du livre (la Coda): non pas qu'elle ne soit pas intéressante mais le fait qu'un personnage ai disparu lors de l'acte III, le souffle retombe un peu. Comme si celui ci avait pris toute la place et phagocyté les autres personnages. Elle donne cependant une belle conclusion au destin de Bram Stoker, mais elle n'a pas su m'emporter au bout. 

En tout cas, je ne regrette pas cette formidable découverte. Voilà un roman gothique dans la plus pure des traditions. Un roman sur l'envers du décor et les coulisses d'un théâtre, avec l'ombre de Dracula qui plane sur le Lyceum. Que demander de mieux, franchement. 

Merci aux Editions Rivages pour ce voyage fantasmatique dans le Londres du XIXe. 


Joseph O'Connor, Le bal des ombres, (Shadowplay), Rivages poche, 477 pages, 2022




dimanche 2 janvier 2022

Le Miroir de Venise

 

Nous sommes à Venise, dans les années 1550. Dans l'atelier du peintre Jacopo, dit "Le Tintoret", un tableau voit le jour, commandé par des moines pour leur couvent. Ce tableau n'est autre que "Le Mariage de la Vierge" et, tel un conteur des temps anciens, il va nous raconter son histoire, de sa naissance jusqu'aux premières années de sa vie, dans cette Venise de la Renaissance. 


Je dois dire que j'ai toujours été attiré par les livres qui raconte des tableaux, comme "La jeune fille à la perle", par exemple. Savoir ce qui se cache derrière ces personnages et leur création. Alors, quand on m'a proposé de lire ce roman, je n'ai pas hésité. 

Comment vous dire, ce livre est un véritable OLNI. Un roman historique teinté de fantastique, où le merveilleux et l'intriguant se mêlent. François de Bernard, prend le parti de donner la parole au tableau même, de sa conception jusqu'à ses premières années dans le vaste monde. 

J'ai été déconcerté par ce choix original de faire parler un tableau, qui a plus de 400 ans, mais la lecture en devient alors très anachronique car l'écriture est un mélange de vieux français, d'italien et latin du XVIe siècle, mais aussi de terme et d'expression contemporaine, faisant un mélange iconoclaste, qui peut laisser le lecteur sur le bord de la route et ne pas le faire  adhérer. Pourtant ce langage unique est compréhensible par la longévité du tableau qui a connu et entendu l'évolution du langage humain. 

Ce roman atypique est fascinant, même si parfois, il m'a laissé, sur certains chapitres, sur le bord de la route, car il y a certaines pensées philosophiques que nous donne à lire ce fameux tableau. Heureusement, son périple tumultueux dans cette Venise secrète, me ramenait toujours dans son sillon et j'ai apprécié découvrir la création de ce tableau dans l'atelier du Tintoret, puis sa vie auprès d'un nonce qui découvrira un complot, créant un mystère bienvenu. Alors, oui, il y a un coté fantastique dans le roman, surtout dans sa dernière partie, mais celle ci ne m'a pas dérangé. En même temps, si vous adhérez, dès le départ qu'un tableau vous murmure son histoire à votre oreille, le côté fantastique ne nous gênera point. 

Je ne vais pas en dire plus, car le roman est très court et je pense qu'il faut le découvrir par soi-même pour en savourer toutes les subtilités. D'ailleurs, je suis dans une certaine ambivalence: je trouve que la brièveté du roman fait sa force, mais j'aurai bien aimé en savoir un peu plus sur les aventures de ce tableau. Un roman que je conseille à tous les amoureux de la peinture, mais aussi aux amateurs de roman historique et aux amoureux de la Sérénissime Venise.  Au final, une belle surprise que ce petit roman atypique qui débute mon année livresque 2022 en beauté.


François de Bernard: Le Miroir de Venise, Editions Héloïse d'Ormesson, 229 pages, 2021