mercredi 19 janvier 2022

Le bal des ombres

 

Résumé: 1878, Londres. Trois personnages gravitent autour du Lyceum Theatre : Ellen Terry, la Sarah Bernhardt anglaise; Henry Irving, grand tragédien shakespearien, puis Bram Stoker, administrateur du théâtre et futur auteur de Dracula. Loin d’une légende dorée où tous les pas mènent vers la gloire, la destinée de Bram Stoker se révèle un chemin chaotique mais exaltant.


Avec ce Bal des ombres, Joseph O'Connor rend un vibrant hommage au père de Dracula, Bram Stoker (en y mêlant également deux autres grandes figures anglaises, Ellen Terry et Henry Irving) dans un récit follement gothique et baroque à souhait. 

Il y a un moment que je veux découvrir les histoires de Joseph O'Connor (deux de ses livres peuvent en témoigner puisqu'ils attendent depuis quelques années d'être lu par le chroniqueur de ce billet). Et finalement, c'est avec son dernier livre que je le découvre. 

Je dois dire que ce livre m'a déconcerté à son début. J'ai mis une quarantaine de pages à savoir dans quoi je m'embarquais, l'auteur prenant un malin plaisir à mélanger les époques et les différentes écritures stylistiques, passant de lettres aux extraits de journaux intimes. Il a fallu l'arrivée de Stoker au Lyceum, théâtre londonien récemment acheté par Henry Irving, grand comédien Shakesperien pour me laisser aller. Ensuite, je n'ai pu que me laisser porter par la plume poétique et envoutante de Joseph O'Connor. 

Quelle idée géniale de la part de Mr O'Connor d'avoir fait le choix de "copier" son personnage Bram Stoker dans la façon de raconter les aventures londoniennes de l'écrivain, en interaction avec Henry Irving, et Ellen Terry, entre autres. En effet, L'auteur s'est inspiré de "Dracula" dans ses références, mais aussi dans sa forme, puisque le texte est composé, essentiellement d'extraits du journal de Bram Stoker (alors probablement  inventé par Joseph O'Connor, puisque nous sommes ici dans une oeuvre de fiction, et non pas  une biographie) et de lettres (pour ceux qui l'ignorerait, Dracula est un roman essentiellement épistolaire entremêlé de journaux intimes des protagonistes). Mais les références ne s'arrêtent pas là, puisque Joseph O'Connor citent les protagonistes principaux du roman de Bram Stoker, Jonathan Harker (qui ici est un jeune dessinateur qui signera les décors des pièces montées par Irving) et Mina (qui, dans Le bal des ombres est justement une ombre, un fantôme qui erre dans les hauteurs du Lyceum (dans ce fameux "antre de Mina" qui fait peur à beaucoup de monde et dans lequel Bram Stoker va se réfugier pour écrire). Sans oublier évidemment, le comte Dracula, qui doit être représenté dans le roman par le personnage réel et fictif à la fois, Henry Irving, propriétaire du Lyceum, ogre magnifique qui rend la vie impossible à ses subordonnés. 

Alors, faut il avoir lu Dracula pour lire ce livre? Non, pas obligatoirement, mais l'avoir lu est un petit plus car le lecteur peut alors s'amuser des références qu'il découvrira au fil de sa lecture. 

Qu'est ce que j'ai aimé l'ambiance de ce livre, retrouver l'intérieur d'un théâtre, le Londres de la fin du XIXe, l'ambiance sombre et gothique de ce livre, encore plus renforcé par la peur qui s'insinue dans la population depuis qu'un fameux Jack l'Eventreur sème la terreur dans les rues (d'ailleurs, Bram nous entraine dans ses ruelles tard dans la nuit, nous faisant frissonner au moindre bruit). C'est également un livre sur la création littéraire et le fait de ne pas être reconnu de son vivant, car, comme beaucoup d'écrivains de son temps, Bram Stoker, ne vit pas de sa plume et se résigne à travailler dans ce théâtre en tant qu'administrateur. Ses relations avec sa femme, Florence, s'en ressent un peu. (Pourtant, c'est elle qui se battra pour les droits d'auteurs de son mari en intentant un procès à la société de film qui produisit "Nosferatu", très inspiré par Dracula, en leur intentant un procès et établissant ainsi la protection des auteurs avec ces fameux droits d'auteurs. C'est ce qu'explique Joseph O'Connor à la fin du livre en lui adressant également ses remerciements). 

Si je ne devais avoir qu'un bémol, ce serait pour la dernière partie du livre (la Coda): non pas qu'elle ne soit pas intéressante mais le fait qu'un personnage ai disparu lors de l'acte III, le souffle retombe un peu. Comme si celui ci avait pris toute la place et phagocyté les autres personnages. Elle donne cependant une belle conclusion au destin de Bram Stoker, mais elle n'a pas su m'emporter au bout. 

En tout cas, je ne regrette pas cette formidable découverte. Voilà un roman gothique dans la plus pure des traditions. Un roman sur l'envers du décor et les coulisses d'un théâtre, avec l'ombre de Dracula qui plane sur le Lyceum. Que demander de mieux, franchement. 

Merci aux Editions Rivages pour ce voyage fantasmatique dans le Londres du XIXe. 


Joseph O'Connor, Le bal des ombres, (Shadowplay), Rivages poche, 477 pages, 2022




dimanche 2 janvier 2022

Le Miroir de Venise

 

Nous sommes à Venise, dans les années 1550. Dans l'atelier du peintre Jacopo, dit "Le Tintoret", un tableau voit le jour, commandé par des moines pour leur couvent. Ce tableau n'est autre que "Le Mariage de la Vierge" et, tel un conteur des temps anciens, il va nous raconter son histoire, de sa naissance jusqu'aux premières années de sa vie, dans cette Venise de la Renaissance. 


Je dois dire que j'ai toujours été attiré par les livres qui raconte des tableaux, comme "La jeune fille à la perle", par exemple. Savoir ce qui se cache derrière ces personnages et leur création. Alors, quand on m'a proposé de lire ce roman, je n'ai pas hésité. 

Comment vous dire, ce livre est un véritable OLNI. Un roman historique teinté de fantastique, où le merveilleux et l'intriguant se mêlent. François de Bernard, prend le parti de donner la parole au tableau même, de sa conception jusqu'à ses premières années dans le vaste monde. 

J'ai été déconcerté par ce choix original de faire parler un tableau, qui a plus de 400 ans, mais la lecture en devient alors très anachronique car l'écriture est un mélange de vieux français, d'italien et latin du XVIe siècle, mais aussi de terme et d'expression contemporaine, faisant un mélange iconoclaste, qui peut laisser le lecteur sur le bord de la route et ne pas le faire  adhérer. Pourtant ce langage unique est compréhensible par la longévité du tableau qui a connu et entendu l'évolution du langage humain. 

Ce roman atypique est fascinant, même si parfois, il m'a laissé, sur certains chapitres, sur le bord de la route, car il y a certaines pensées philosophiques que nous donne à lire ce fameux tableau. Heureusement, son périple tumultueux dans cette Venise secrète, me ramenait toujours dans son sillon et j'ai apprécié découvrir la création de ce tableau dans l'atelier du Tintoret, puis sa vie auprès d'un nonce qui découvrira un complot, créant un mystère bienvenu. Alors, oui, il y a un coté fantastique dans le roman, surtout dans sa dernière partie, mais celle ci ne m'a pas dérangé. En même temps, si vous adhérez, dès le départ qu'un tableau vous murmure son histoire à votre oreille, le côté fantastique ne nous gênera point. 

Je ne vais pas en dire plus, car le roman est très court et je pense qu'il faut le découvrir par soi-même pour en savourer toutes les subtilités. D'ailleurs, je suis dans une certaine ambivalence: je trouve que la brièveté du roman fait sa force, mais j'aurai bien aimé en savoir un peu plus sur les aventures de ce tableau. Un roman que je conseille à tous les amoureux de la peinture, mais aussi aux amateurs de roman historique et aux amoureux de la Sérénissime Venise.  Au final, une belle surprise que ce petit roman atypique qui débute mon année livresque 2022 en beauté.


François de Bernard: Le Miroir de Venise, Editions Héloïse d'Ormesson, 229 pages, 2021




dimanche 12 décembre 2021

La Ligne verte

 

Résumé: Paul Edgecombe, ancien gardien-chef d’un pénitencier dans les années 1930, entreprend d’écrire ses mémoires.

Il revient sur l’affaire John Caffey – ce grand Noir au regard absent, condamné à mort pour le viol et le meurtre de deux fillettes – qui défraya la chronique en 1932.
La Ligne verte décrit un univers étouffant et brutal, où la défiance est la règle. Personne ne sort indemne de ce bâtiment coupé du monde, où cohabitent une étrange souris apprivoisée par un Cajun pyromane, le sadique Percy Wetmore, et Caffey, prisonnier sans problème. Assez rapidement convaincu de l’innocence de cet homme doté de pouvoirs surnaturels, Paul fera tout pour le sauver de la chaise électrique.
Aux frontières du roman noir et du fantastique, ce récit est aussi une brillante réflexion sur la peine de mort. Un livre de Stephen King très différent de ses habituelles incursions dans l’horreur, terriblement efficace et dérangeant.

Stephen King aime les défis. En 1995, son ami et éditeur lui lance celui ci: et si tu te lançais dans l'écriture d'un roman-feuilleton? (il faut savoir qu'au temps de Dickens, les auteurs publiaient et écrivaient leur roman dans les journaux, avant que ceux ci ressortent en volumes). Pari tenu par Stephen King qui se lança dans la rédaction de "La ligne verte", roman feuilleton qui passionna les lecteurs du monde entier, de novembre 1995 à avril 1996 (de mars à août 1996 pour ce qui concerne la publication française). 

Pour ma part, je suis un passionné de roman "à suivre", c'est donc avec excitation et curiosité que je me suis lancé dans l'aventure et la lecture de "La ligne verte" en mars 1996 (j'avais 18 ans) lisant mon épisode tous les mois, en me rongeant les sangs et me triturant les méninges pour savoir comment allait continuer l'histoire le mois suivant. 
Alors, bien sûr, "La ligne verte" est devenu un classique de la littérature (et du cinéma avec l'excellente adaptation de Frank Darabont), et j'ai voulu m'y replonger en ce mois de Décembre 2021. Je ne suis pas très relecture, mais je m'aperçois que cette année, j'ai relu beaucoup plus que d'habitude et j'aime bien ça. Surtout quand j'ai peu de souvenirs de ma lecture. 
Ce qui n'est pas le cas de "La Ligne verte", et justement, c'est ce qui a participé au plaisir de la relecture: redécouvrir cette histoire, se souvenir au fur et à mesure des évènements, les anticiper mais en retrouver la sensation intacte de la première lecture. Tout ça fut très plaisant. 

Ce qui fut différent, c'est ma manière d'aborder l'histoire: là je l'ai lu sur cinq petits jours, et pas sur six mois comme la première fois. Il n'y a donc pas eu le même rythme. C'est découvrir de quelle manière Stephen King résumait l'épisode précédent dans le suivant (en l'incluant dans la narration), ce qui est très astucieux pour un roman-feuilleton, mais ce qui peut être redondant quand on le lit d'une traite, mais c'est un détail. Il y a aussi la manière extraordinaire, dont Stephen King maitrise ses fins d'épisodes, avec ce cliffhanger qui nous scotche et nous donne envie de lire la suite. 

J'ai aimé retrouvé ce fameux Bloc E, avec Paul, Brutal, Dean, John Caffey, et même ce petit merdeux de Percy. J'ai aimé retrouvé l'ambiance viciée de ce couloir de la mort. C'est plein d'humanité dans ce livre, à l'image de John Caffey, mais aussi un sentiment d'injustice face au dilemme de Paul et ses collègues. Comme parfois voire souvent chez Stephen King, il n'y a pas de happy end, et là, c'est encore plus frustrant de connaître la vie après ces fameux jours de 1932 et savoir ce qui va arriver à tout ce joli petit monde, puisque Paul raconte cette histoire, 60 ans après les faits. J'ai beaucoup aimé le parallèle entre deux personnages dans le roman, un du passé et du présent qui se confondent dans l'esprit de Paul. 

Vous l'aurez compris, j'ai aimé replonger dans ce roman de Stephen King devenu un classique, et souvent le préféré des lecteurs et des cinéphiles. En tout cas, ce fut bien plaisant de longer à nouveau cette fameuse ligne verte, que je vous encourage a (re)découvrir. 

Stephen King: La ligne verte, (The Green Mile), Le Livre de Poche, 507 pages, 1996


lundi 29 novembre 2021

L'enfant du silence

 

Résumé: Un enfant de quatre ans, de race blanche, a été retrouvé sur la réserve indienne des Barona, dans une bâtisse inhabitée, à cinq heures trente du matin. Il était attaché à un matelas par une corde à linge.

Bo Bradley, du service de protection de l'enfant, a été chargée de son dossier. Pourquoi était-il attaché, et la personne qui l'a mis là avait-elle l'intention de revenir ? Bo découvre que l'enfant est sourd, et s'attache à lui.
Mais, bientôt, des tueurs surgissent à l'hôpital où est soigné le rescapé et cherchent à le tuer. Bo engage alors une course contre la montre pour découvrir quelle malédiction pèse sur l'enfant et essayer de le sauver.

Les Editions Rivages ont la belle idée de rééditer certains romans de leur catalogue qui sont probablement difficile à trouver. 
C'est le cas pour cet "Enfant du silence" sorti en 1995 et que Rivages a republié en octobre 2021. Ce fut alors l'occasion pour moi de découvrir le premier roman d'Abigail Padgett (mais aussi 1er volet de la série "Bo Bradley"). 

Je dois dire que j'ai passé un agréable moment avec ce roman. L'enquête, même si très classique (pour vous dire, j'ai même compris la clé du mystère bien avant de la découvrir dans le livre) est fort bien menée par l'autrice du début à la fin. L'écriture est rythmée et nous fait tourner les pages rapidement. Non, il n'y a pas à dire, ce livre fait le taf, même si ce n'est pas original dans l'intrigue.
Mais attention, l'originalité se cache ailleurs  et est très réussie. Ce qui fait l'originalité de ce livre c'est son héroïne et le milieu professionnel dans lequel elle évolue: en effet, Bo Bradley est enquêtrice pour les services de protection de l'enfance et se retrouve avec l'affaire d'un petit garçon de 4 ans retrouvé dans une cabane, attaché à un matelas. Je trouve que c'est une très belle idée que de nous montrer l'envers du décor d'un milieu pas trop exploité dans les policiers et les thrillers. Un bon point pour Abigail. 

Mais ce qui retient l'attention, c'est également Bo et le fait qu'elle soit atteinte de dépression (elle est maniaco-dépressive) et doit gérer se affaires ainsi que sa maladie et son passé qui revient la hanter (sa soeur Laurie, sourde à mis fin a ses jours, il y a plusieurs années. Le fait que le petit garçon retrouvé et sa soeur partage cet handicap la ramène vers ses démons intérieurs). 
L'autrice réussit très habilement à nous immerger dans la tête de son héroïne, ce qui fait de ce roman un pur thriller psychologique de très bonne facture. La surdité est également très bien traité par l'autrice entre l'absurdité et les préjugés des uns et l'aide et l'empathie de certains concernant le petit garçon. , Ainsi, le petit Weppo (le gamin retrouvé) trouve sa place dans ce roman très facilement. De plus, le rapprochement progressif entre le Dr Andrew et Bo est très prometteur pour la suite.
Et pour finir, dernière originalité: le choc des cultures avec le personnage d'Annie, une indienne de la tribu des Paiutes, qui découvre le petit Weppo. L'autrice encore une fois maitrise son sujet et nous fait découvrir, par petites touches, cette culture indienne qui fait aussi le charme de l'Amérique.  

Comme vous pouvez le voir, ce thriller psychologique a débuté une petite série de manière fort prometteuse, qui donne envie de découvrir les autres tomes de la saga. L'enquête est classique mais tous les à côtés (une héroïne torturée, le handicap et les indiens Paiutes) rattrape le tout avec originalité, sur un rythme soutenu qui nous fait passer un très bon moment de lecture. Alors, laissez vous tenter par cette réédition. 

Merci aux Editions Rivages pour la découverte de cette série prometteuse. 

Abigail Padgett: L'enfant du silence, (Child of silence), Rivages, 269 pages, 1995 (pour la 1ere édition), 2021 (pour la nouvelle édition)



samedi 27 novembre 2021

Le Roi disait que j'étais diable

 

Résumé: Depuis le XIIe siècle, Aliénor d'Aquitaine a sa légende. On l'a décrite libre, sorcière, conquérante : « le roi disait que j'étais diable », selon la formule de l'évêque de Tournai. Clara Dupont-Monod reprend cette figure mythique et invente ses premières années en tant que reine de France au côté de Louis VII. Des noces royales à la deuxième Croisade, du chant des troubadours au fracas des armes émergent un Moyen Âge lumineux, qui prépare sa mue, et la reconstitution d’un amour impossible.


J'ai profité de la venue de l'autrice, Clara Dupont Monod, dans une librairie de ma ville, pour une rencontre à propos de son dernier livre "S'adapter" pour me plonger dans l'un de ses précédents romans, "Le Roi disait que j'étais diable". 

Etant un grand admirateur d'Aliénor d'Aquitaine (en même temps, comme m'a dit Clara Dupont Monod hier soir, pour un Poitevin, cela n'a rien d'étonnant), je ne pouvais pas passer à côté de ce livre, n'est il pas. 

De Clara Dupont Monod, j'avais lu, il y a dix ans, "La Passion selon Juette", dans lequel j'avais eu du mal à m'immerger, mais qu'au final j'avais aimé (j'en ai d'ailleurs profité pour relire l'histoire de Juette cette semaine, que j'ai encore plus apprécié lors de cette relecture), il aura fallu cette rencontre pour me plonger à nouveau dans son univers médiéval. 

Et que dire...

J'ai adoré ce roman sur Aliénor! J'ai aimé l'ambiance de ce Moyen Âge auquel Clara redonne toute sa noblesse et ses couleurs surtout (car oui, l'époque médiévale n'était pas si sombre qu'on le dit, il était vivant, plein de couleurs chatoyantes, de chants, mais aussi de femmes fortes). Et Aliénor en est un bon exemple. 

Ce roman va se focaliser sur la période du mariage d'Aliénor et de Louis VII, son premier mari, donc sur une quinzaine d'années (eh oui, il est parfois bon de faire des choix car raconter toute la vie d'Aliénor, prendrait plusieurs volumes (la grande dame a vécut plus de 80 ans!). Surtout, Clara Dupont Monod va retrouver le style de "La Passion selon Juette", celui de donner des voix à ses personnages...et ici, elle se "met dans la peau" d'Aliénor et de Louis son mari...mais pas que (mais j'y reviendrai plus tard). Elle donne ainsi à entendre la voix forte, rempli de colère et de conviction de cette reine, qui prend son destin en main,  quitte à se mettre l'église à dos, qui ne trouve pas son bonheur dans les bras de ce mari à la vie monacale (en même temps ce cher Louis, était destiné à la prêtrise et non à régner), mais aussi à donner la parole à Louis, roi très pieux qui ne réussira pas à se faire aimer d'Aliénor. 

Comme j'ai aimé entendre ces deux voix, car cela m'a permis de me sentir proche de Louis et d'avoir de la compassion pour lui (et parfois de l'incompréhension devant le comportement d'Aliénor à son égard, même si je l'admire). 

Ainsi, cahin caha, Clara défile l'histoire de ce couple qui n'arrive pas à se trouver, entre intrigue de cour, bataille de pouvoir, jusqu'à cette fameuse croisade à Jérusalem! A mon plus grand étonnement, je pense que cette dernière partie est ma préférée. J'ai adoré sentir l'ambiance et l'histoire de cet Orient que je connais si mal. J'ai adoré les parfums que l'autrice, de sa plume poétique à su nous faire ressentir. Et c'est ici qu'une 3e voix intervient (celel de l'oncle d'Aliénor) pour nous raconter cette fameuse croisade qui va chambouler la vie du couple Aliénor-Louis. Tout à fait passionnant! Et d'ailleurs,  mon seul bémol serait, (qui n'en est pas vraiment un): ce fut un roman trop court! J'aurai voulu rester avec Aliénor et Louis. Mais bon, pour me consoler, je n'aurai qu'à me plonger dans "La révolte", un autre livre que Clara Dupont Monod a consacré à Aliénor d'Aquitaine", probablement la plus grande  reine de France. (comment ça, je ne suis pas objectif!) 

En tout cas, les romans médiévaux de Clara Dupont Monot sont une bouffée d'air frais qui nous promette à chaque fois un voyage merveilleux. Découvrez les si ce n'est pas déjà fait. C'est fantabuleux! 


Clara Dupont Monod: Le roi disait que j'étais diable, Le Livre de Poche, 186 pages, 2014






lundi 1 novembre 2021

Nous sommes les chasseurs

 

Résumé: Dans un univers sombre et magnétique, où les époques et les lieux se superposent jusqu’au vertige, Gabriel, Damien ou Natasha se débattent avec de vieilles peurs héritées de l’enfance et leurs pulsions les plus inavouables.

Jérémy Fel entraîne ici son lecteur dans un imaginaire éblouissant, où cruauté et trahison règnent en maître. Comme dans un palais des glaces, les destins se répondent et se reflètent, créant un monde où visible et invisible, réel et fiction, se confondent.

N'y allons pas par quatre chemins: Jérémy Fel est un génie! 
Avec ses deux premiers romans, Jérémy Fel avait ouvert une nouvelle page et fait entendre une nouvelle voix dans la littérature. 

Pour rappel, j'ai lu ses deux premiers livres en commençant par le 2e, "Héléna", qui est, pour ma part, le plus "facile d'accès" (pour ce qui concerne la structure du roman car l'ambiance noire et malsaine du roman n'est pas faite pour tout le monde). Puis, en ce début d'année, j'ai lu son premier roman "les loups à leur porte" qui avait élevé le niveau et mis la barre haute, pour ce qui est de la construction de ce roman qui montrait les différents visages du Mal. 

Je l'attendais donc au tournant avec son 3e opus: "Nous sommes les chasseurs". Et, comment dire... il ne va pas être simple de parler de ce roman.  J'ai fini, le livre hier et j'essaie de trouver un moyen d'en parler sans rien en dire, car sa force est aussi dans la découverte totale de l'univers a priori bordélique mais d'une structure exceptionnellement maitrisée au cordeau que propose ce livre. Alors, comment parler d'un livre qui m'a laissé complètement pantois d'admiration, que j'ai adoré au plus haut point, qui est d'une originalité folle, et bien plus encore? En fait, ce livre, c'est un livre qui ne ressemble à aucun autre: un "livre monstre" qui vous emporte dans des sphères où vous n'êtes probablement jamais allé. 

"Nous sommes les chasseurs" ne raconte pas une histoire, mais des milliers. Ce livre ne se laisse enfermer dans aucun genre, montrant la liberté (et la culture immense) de Jérémy a se balader dans tous les univers avec brio (celui du drame, de l'horreur, de la science fiction, de l'histoire, du fantastique et bien plus encore), à nous emporter dans des époques différentes (du XIX siècle, aux années 70, en passant par les années 80 et 2000. Nous faisant voyager du Chili à la France, en passant par les Etats Unis. 
Ce livre pourrait sembler être un recueil de nouvelles avec ses 10 histoires aux ambiances et aux époques différentes: en effet, comment la dictature chilienne évoquée dans le premier chapitre peut nous mener à un sextuple meurtre commis sur une famille allemande en 1922, en passant par un jeune adolescent  qui ,avec sa mère, décide d'emmener son ami Lucas, malade d'un virus qui a décimé une partie de la population dans la maison de son grand-père. Oui, quel rapport entre ces différentes histoires? Un lien sera bien fait entre toutes ces histoires, par petites touches, des petits détails que l'auteur parsème dans son récit aux multiples facettes, faisant de son livre, un "livre jeu". Oui, je vous assure, je me suis amusé à chercher un lien entre certaines histoires, que ce soit des personnages ou des lieux...il y a même des références aux 2 premiers romans de Jérémy (rien qu'avec la présence de Damien, personnage des "Loups à leur porte" qui refait surface ici). 
Mais stop n'en dévoilons pas trop! 
Comme ses précédents livres, Jérémy s'interroge, et nous interroge, sur le Mal (dans toute sa splendeur) et ce qu'il peut provoquer en chacun de nous. Encore une fois, il montre les hommes tels qu'ils sont, avec leurs forces et leurs faiblesses. 

En fait, dans "Nous sommes les chasseurs" celui qui fait le lien entre les 10 histoires n'est autre que Jérémy Fel lui même. A travers son imaginaire complexe et varié, il se dévoile comme il ne l'avait jamais fait auparavant, livrant au lecteur une partie de sa vie, de ses goûts, de ses admirations. Il interroge le lecteur sur le pouvoir de l'imaginaire: dans ce livre l'auteur fait revivre deux êtres qu'il a aimé plus que tout: comme un magicien, il se fait disparaitre pour donner sa place à un certain Gregory Fel, essayant de deviner la vie de celui qui n'est pas là. Il fait ainsi le lien entre fiction et réalité, brisant  les barrières et mélangeant ces deux éléments jusqu'au vertige. Ce livre est totalement stratosphérique et ne ressemble à aucun autre, seulement à son auteur. 

"Nous sommes les chasseurs" est probablement le livre le plus original que j'ai lu cette année: il brise les frontières et nous emmène très loin dans l'imaginaire. Il est truffé de références, qu'il est amusant de deviner, de rechercher. Ce roman est unique! Alors, je sais, c'est pas simple de vous le vendre car il est un mélange d'époque, un mélange des genres...mais, essayons: pour ceux qui ont aimé les précédents livres de Jérémy, aucun problème, ils ne seront pas dépaysés, et même vu  qu'il s'est surpassé, ils seront ravis: il a réussi à mettre la barre encore plus haute que pour ses deux premiers romans. 
Mais pour les autres, les éventuels petits nouveaux lecteurs qui aimeraient découvrir ce livre. 
En fait, ce livre, je le recommanderai aux gens curieux de tout, qui n'ont pas peur des expériences: car "Nous sommes les chasseurs" est une expérience formidable qui vous chamboulera, vous fascinera, vous mettra peut être mal à l'aise, mais dont vous ne sortirez pas indifférent. Je le recommande aux gens qui aiment se faire surprendre et aiment naviguer entre plusieurs genres littéraires, sans avoir peur d'être surpris. Ce livre est un formidable terrain de jeu, maitrisé de bout en bout. 

Après, pour les autres, qui ne savent pas dans quoi ce livre pourrait les embarquer, et qui se demande de quoi je suis en train de parler depuis plusieurs paragraphes,  je leur dirai: soit, ne lisez pas "Nous sommes les chasseurs"...tout de suite....mais intéressez vous à l'écrivain formidable qu'est Jérémy Fel. Pour commencer à entrer dans son univers, rien de mieux que de commencer par "Héléna", son roman le plus accessible. Si vous avez aimé, continuez avec "Les loups à leur porte" (qui a une construction semblable à "Nous sommes les chasseurs") et terminez par l'apothéose avec le stratosphérique "Nous sommes les chasseurs". 

Enfin bref: lisez les livres de Jérémy Fel, l'un des auteurs les plus innovants et les plus rafraichissants de la littérature française. Je vous le dit: Jérémy laissera sa pierre à l'édifice de la littérature.

P.S. Les gens aiment comparer les auteurs entre eux, pour savoir dans quelle case les ranger. On compare souvent Jérémy à Stephen King, pour le côté horrifique qui se trouve dans son oeuvre, c'est vrai. Moi même, je lui ai trouvé des similitudes avec Joyce Carol Oates, dans sa manière très viscérale et crue de parler de l'âme humaine et de s'emparer des faits divers pour les faire siens dans la fiction. 
Pourtant, avec "Nous sommes les chasseurs", j'ai compris que Jérémy n'est pas le "Stephen King" ou le "Joyce Carol Oates" français. Ces deux références ne font  que nourrir son imaginaire et son écriture. Jérémy Fel ne ressemble à aucun autre auteur que lui-même. Il a réussi à trouver son propre style et sa propre voix. Il est un auteur inclassable qui à la chance de pouvoir naviguer entre les genres, et le faire avec brio,  sans jamais se renier. C'est un immense conteur et un immense écrivain, qui, tout comme King ou Oates, laissera une trace dans la littérature. 

Jérémy Fel, Nous sommes les chasseurs", Rivages, 718 pages, 2021



dimanche 24 octobre 2021

Rentrée Littéraire 2021#15: Berlin Requiem

 

Résumé: Juin 1954, l’opéra royal du Danemark cherche un nouveau chef d’orchestre pour remplacer le grand Wilhelm Furtwängler, parvenu au terme de sa vie. Un jeune musicien est choisi : Rodolphe Meister, le fils d’une célèbre cantatrice. Tous trois sont nés à Berlin, se sont connus et fréquentés. Mais, en 1933, tandis que les nazis font de Furtwängler un trésor national, le destin de Rodolphe et de sa mère va basculer. L’enfant n’a que huit ans, et comme beaucoup le nazisme le fascine... Jusqu’au jour où la Gestapo découvre à sa mère une ascendance juive.

En 1954, lorsque Rodolphe retrouve Furtwängler, mourant, leurs histoires s’entrechoquent. Des questions surgissent entre un exilé, fils d’une mère déportée à Birkenau, et le chef qui a eu les honneurs de Hitler en personne... Comment Furtwängler a-t-il pu accepter la reconnaissance d’un régime barbare ? Dans un tel contexte, est-il encore possible de placer l’art au-dessus de la morale ?

À travers ce passé douloureux, les deux hommes vont découvrir que la musique n’est peut-être pas la seule chose qui les unit..

Avec son nouveau livre, Xavier Marie Bonnot prouve une fois encore que la Seconde Guerre Mondiale est une période inépuisable pour les écrivains et, surtout, qu'elle peut être traitée sous un angle encore différent. 

Dans Berlin Requiem, l'auteur nous parle d'une personnalité grandiose, que fut Wilhelm Furtwängler, chef d'orchestre mondialement connu, star en Allemagne,  mais que l'histoire a peut être oublié, car trop associé aux nazis. 
Par le prisme de ce personnage fascinant, Xavier Marie Bonnot nous parle de l'art et de son rapport avec la politique. En effet, Hitler s'est "servi" de Furtwângler pour propager ses idées immondes, en se servant de la musique  comme moyen de gagner les foules. Mais, pour Furtwängler, la musique et l'art en général, est plus fort que la politique et est bien au dessus de tous ces gens. 

Furtwângler est un être fascinant, toujours dans un entre-deux, à manier la chèvre et le chou. On sait son aversion pour Hitler, mais pourtant, il "joue" en présence de ces êtres abjects. Il a tout fait pour sauver des juifs, sauf qu'il décide de rester en Allemagne et de continuer son métier, quitte à écorner son image en s'affichant avec Hitler, Goebbels et consorts. 

Ce qui est génial, dans ce roman, c'est que l'on suit le parcours de Furtwängler, depuis l'arrivée des nazis au pouvoir, en 1933, jusqu'à la fin de sa vie en 1954. Ainsi, nous avons le portrait de l'Allemagne, avant, pendant et après le second conflit mondial. 
L'autre originalité de ce roman est son sujet: la musique et le fait qu'elle soit devenue objet de propagande. L'auteur fait interroger ses personnages sur le rôle de la musique en politique. Pour Furtwângler, il n'y en a pas. La musique passe au dessus de tout. Et, même, il méprise tous ces "cochons" de nazis qui ne comprennent rien à la musique. 
Dans ce roman, il y a aussi la réflexion sur la résistance: pour Furtwângler, il est clair qu'il a fait acte de résistance en restant en Allemagne, il a sauvé des juifs qu'il a aidé à fuir, il a imposé certaines musiques de  compositeurs juifs, disant que la musique n'a pas de race. Il s'est opposé à Hitler, à sa façon. Pourtant, il sera jugé comme un nazi, à la fin de la guerre. 

Alors, non, je n'oublie pas que ce livre est un roman et que, même si le roman tourne principalement sur Furtwängler, il ne faut pas en oublier les personnages fictifs, que sont Christa Meister, une grande soprano, et son fils Rodolphe, qui fait la rencontre du grand chef d'orchestre, en 1932,alors qu'il a 7 ans. En fait, leur histoire n'est pas si importante que ça, je trouve. Elle est bien menée, elle permet également de rappeler les camps de la mort avec l'internement de la mère de Rodolphe à Birkenau (passages intéressants quoique brefs), mais elle ne m'a pas plus passionné que ça. Pour moi, la "Grande Histoire" était plus intéressante que la petite histoire de personnages anonymes. Cela ne m'a pas gâché ma lecture, mais les passages sur Furtwängler étaient beaucoup plus intéressant, pour ma part. 

Au final, un roman intriguant sur un sujet mille fois rebattu (la 2nde guerre mondiale), mais vu sous un angle inédit, (pour moi en tout cas)  (la musique) avec un personnage fascinant (Furtwängler) et une belle réflexion sur la musique et l'art, en général, et le rôle que celle ci peut avoir quand elle est confronté à la politique. Passionnant! 

Xavier Marie Bonnot: Berlin Requiem, Plon, 360 pages, 2021